
 
7. HÉPATOPATHIE MÉDICAMENTEUSE
J.B. Simon |
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570 |
Les médicaments représentent une cause
importante et courante d’atteinte hépatique. Il ne faut pas s’en étonner
puisque le foie est le siège principal de la clairance des médicaments,
de leur biotransformation et de leur excrétion. Les atteintes couvrent un
large spectre, depuis les perturbations non spécifiques légères
jusqu’à la nécrose hépatique fulminante. Les deux plus courantes,
toutefois, sont l’inflammation aiguë et la cholestase qui peuvent
simuler respectivement l’hépatite virale et l’obstruction biliaire.
D’autres types de maladies chroniques et aiguës surviennent aussi (voir
plus loin). La maladie hépatique médicamenteuse est donc complexe; elle
a une symptomatologie changeante et peut imiter de nombreux autres
troubles hépatiques.
La pathogenèse correspond à l’agent
responsable et la plupart du temps elle demeure obscure. Il arrive, mais
rarement, que le médicament, ou l’un de ses métabolites, exerce une
action toxique directe sur les membranes des cellules hépatiques. La lésion
est alors prévisible et liée à la dose. Bien plus souvent,
l’affection se produit de manière imprévisible chez un très petit
nombre de personnes prenant le médicament; elle est indépendante de la
dose. Dans certains de ces cas, une prédisposition génétique ou un métabolisme
idiosyncrasique sont à blâmer. On invoque souvent l’hypersensibilité
immunitaire, mais seule une minorité de cas présentent des signes évidents
de réaction allergique concomitante, comme une éruption, des arthralgies
ou de l’éosinophilie. L’hypersensibilité supposée pourrait en réalité
être due à la toxicité de métabolites intermédiaires d’un médicament
chez de rares sujets sensibles. La plupart du temps, les causes de la
sensibilité individuelle sont inconnues et la pathogenèse précise de la
lésion reste également obscure.
Le diagnostic requiert d’abord et avant
tout un interrogatoire approfondi sur la consommation tant de médicaments
en vente libre et de drogues interdites que de produits d’ordonnance. Il
y a lieu d’établir aussi un lien temporel en cas de dysfonction aiguë;
en effet, la lésion se développe en général quelques jours ou quelques
semaines après le début d’un traitement médicamenteux. Les réactions
chroniques, comme la fibrose due au méthotrexate et les adénomes
attribuables à la contraception orale, sont plus insidieuses et nécessitent
une exposition prolongée au produit. La biopsie hépatique apporte
parfois des renseignements clés sur certaines lésions d’origine médicamenteuse,
mais le plus souvent l’image histologique est non spécifique ou encore
évoque d’autres hépatopathies primitives. Somme toute, le diagnostic
d’une affection médicamenteuse demeure fréquemment incertain ou non
prouvé, même après une évaluation sérieuse du patient. Le pronostic
est variable. La lésion aiguë guérit d’ordinaire avec le retrait du médicament
incriminé. Mais la nécrose aiguë grave peut se révéler fatale ou évoluer
vers la cicatrisation postnécrotique. En cas d’atteinte chronique,
l’aggravation de l’inflammation et de l’affection hépatocellulaire
cessera avec le retrait du médicament. Cependant, si elle existe, la
fibrose concomitante sera irréversible. Le médecin ne peut pas connaître
tous les médicaments nocifs pour le foie. Il lui faut donc demeurer
conscient du risque, comprendre dans leur ensemble les formes possibles de
lésions et connaître les agents responsables de chacune. Le tableau
9 donne une classification arbitraire et des exemples de lésions
hépatiques médicamenteuses dont les plus importantes sont décrites plus
loin.
TABLEAU
9. Hépatopathie médicamenteuse
|
| Types et
exemples |
Pathogenèse |
|
| Lésion hépatocellulaire
aiguë |
|
| Nécrose
toxique (p. ex. CCI 4 ou acétaminophène) |
Dommages
membranaires, certains dus à un métabolite toxique; liée à la
dose, prévisible |
| Semblable à
l’hépatite (p. ex. isoniazide ou méthyldopa) |
Idiosyncrasie;
immunitaire? métabolique? imprévisible, non liée à la dose |
| Cholestase |
|
| Inflammation
(p. ex. chlorpromazine) |
Inconnue;
imprévisible; inflammation périportale et cholestase |
| Pure (p. ex.
contraceptifs oraux) |
Exagération
de l’effet hormonal normal sur le transport de la bile;
idiosyncrasie génétique? cholestase pure sans inflammation |
| Divers,
aigu ou subaigu |
Variable,
d’ordinaire inconnue |
| Hépatopathie
chronique |
|
| Hépatite
chronique (p. ex. isoniazide, méthyldopa) |
Idiosyncrasie;
immunitaire? métabolique? |
| Cholestase
chronique (p. ex. chlorpromazine) |
Inconnue;
rare |
| Fibrose /
cirrhose (p. ex. méthotrexate) |
Liée à la
dose, dommages métaboliques toxiques insidieux |
| Tumeurs : adénomes
(contraceptifs oraux) |
Inconnue |
|
| 7.1 Lésion
hépatocellulaire aiguë |
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La lésion hépatocellulaire aiguë revêt
deux formes distinctes, les deux montrant des caractéristiques cliniques
et biochimiques de la destruction aiguë des cellules hépatiques.
7.1.1 NÉCROSE TOXIQUE
Dans la nécrose toxique, la molécule mère
ou un métabolite toxique attaque directement la membrane. L’atteinte
est donc liée à la dose et susceptible de se produire chez tout sujet
absorbant une quantité suffisante du médicament. L’examen histologique
montre une lésion caractéristique, comme de la nécrose zonale et une
infiltration graisseuse en cas d’intoxication par le tétrachlorure de
carbone.
L’acétaminophène constitue l’exemple
le plus important. Cet analgésique d’usage courant s’excrète en
grande partie sous forme de conjugués inoffensifs, mais les microsomes hépatiques
en transforment une portion en métabolites intermédiaires toxiques.
Normalement, ces derniers s’éliminent sans danger en se conjuguant au
glutathion hépatique. Mais une dose assez forte d’acétaminophène épuisera
les réserves de glutathion et entraînera une nécrose cellulaire due à
la fixation des métabolites intermédiaires toxiques aux macromolécules
hépatiques. La dose toxique se situe entre 10 et 15 g administrés en une
seule fois. Il s’agit d’une quantité bien supérieure à la dose
recommandée, qui se rencontre en général dans les tentatives de
suicide. Pour les alcooliques, la dose toxique est nettement inférieure
à cause d’une augmentation de la transformation microsomique combinée
avec une dénutrition en glutathion. Il y a donc lieu de soupçonner
l’intoxication par l’acétaminophène chez ces personnes si elles présentent
des taux très élevés d’ALAT et d’ASAT, car ces taux excèdent
rarement 300 m mol/L dans les cas d’hépatite
alcoolique non compliquée. Une augmentation exagérée de l’INR est un
autre indice incriminant l’acétaminophène.
L’hépatotoxicité de l’acétaminophène
n’apparaît en général qu’entre 36 et 48 heures après l’ingestion.
À ce stade, il est trop tard pour changer le cours de l’intoxication.
Toutefois, le traitement précoce par la N-acétylcystéine, qui
reconstitue les réserves en glutathion, peut être salvateur à condition
qu’il soit administré dans les 10 à 16 heures suivant l’ingestion,
bien qu’on puisse obtenir un effet même après 24 à 36 heures. Il
existe, comme guides thérapeutiques, des nomogrammes associant la
probabilité d’une lésion hépatique avec les taux sanguins d’acétaminophène
et l’intervalle écoulé depuis l’ingestion.
7.1.2 HÉPATITE AIGUË
Ce type de réaction simule étroitement
l’hépatite virale aiguë sur les plans clinique, biochimique et
histologique. Contrairement à la nécrose toxique, cette réaction
survient de manière imprévisible, n’a pas de rapport avec la dose et
n’affecte que peu de sujets exposés au médicament. Les raisons de
cette idiosyncrasie demeurent mal connues. En ce sens, de nombreux agents
sont nocifs, dont la méthyldopa, l’isoniazide et l’halothane. Ce
dernier, un anesthésique, n’endommage le foie qu’après des
expositions répétées. Quant à l’hépatite aiguë attribuable à
l’isoniazide, il arrive qu’elle n’apparaisse qu’après un usage de
plusieurs mois. Or, comme il s’agit d’une exception à la règle quant
à l’évolution temporelle, le lien peut passer inaperçu.
La cholestase se présente aussi sous au
moins deux formes distinctes.
7.2.1 CHOLESTASE INFLAMMATOIRE
La chlorpromazine, d’autres phénothiazines
et beaucoup d’autres médicaments peuvent provoquer une réaction périportale
aiguë avec nécrose et inflammation. D’un point de vue clinique et
biochimique, cette réaction se caractérise par un trouble cholestatique
prédominant et divers symptômes d’inflammation concomitante. Il faut
en général la distinguer de l’obstruction biliaire extrahépatique.
7.2.2 CHOLESTASE PURE
Certaines hormones stéroïdiennes, en
particulier les contraceptifs oraux et la méthyltestostérone, peuvent
provoquer un simple ralentissement de l’écoulement biliaire; il y a peu
ou pas d’atteinte hépatocellulaire. Cette cholestase pure serait due à
une exagération idiosyncrasique de l’effet physiologique des hormones
sexuelles sur le transport canaliculaire de la bile. Des facteurs génétiques
seraient en cause. Le tableau clinique comporte une démangeaison
progressive insidieuse, des urines foncées et de l’ictère sans symptômes
généraux. Les épreuves de laboratoire montrent une élévation de la
phosphatase alcaline et des taux d’ALAT et d’ASAT normaux ou légèrement
augmentés. La biopsie du foie ne révèle rien d’exceptionnel, si ce
n’est l’image histologique de la cholestase. Les femmes atteintes
alors qu’elles prennent des contraceptifs oraux sont prédisposées à
la cholestase gravidique dont la pathogenèse semble être similaire ou
identique (voir la section 17).
Les contraceptifs oraux sont liés à
d’autres réactions hépatobiliaires moins fréquentes qui sont énumérées
dans le tableau 10 .
TABLEAU 10 .
Réactions hépatobiliaires aux contraceptifs oraux
|
| Cholestase |
Tumeurs
Adénomes
Hyperplasie nodulaire focale
Carcinome hépatocellulaire (rare) |
Troubles
vasculaires
Syndrome de Budd-Chiari (augmentation de la
prédisposition aux caillots)
Péliose hépatique (asymptomatique) |
| Lithiases
biliaires (augmentation du pouvoir lithogène de la bile) |
| Mise en lumière
d’autres troubles cholestatiques |
|
| 7.3 Diverses
réactions aiguës et subaiguës |
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575 |
Nombre de réactions médicamenteuses
constituent des formes mixtes d’atteintes à la fois hépatocellulaires
et excrétoires difficiles à classer. Leurs caractéristiques
biochimiques et histologiques sont variables et non spécifiques. Parfois,
une inflammation granulomateuse due aux sulfamides survient, associée
avec une symptomatologie générale aiguë. Dans ce cas, il est très
difficile de la différencier d’une affection granulomateuse infectieuse.
Quelques médicaments produisent une symptomatologie semblable à l’hépatite
alcoolique, incluant des caractéristiques histologiques typiques (p. ex.
l’amiodarone). D’autres lésions hépatiques médicamenteuses
inhabituelles ont aussi été décrites.
| 7.4 Hépatopathie
chronique |
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575 |
Bien que la grande majorité des atteintes
hépatiques médicamenteuses soient aiguës ou subaiguës, quelques réactions
évoluent de façon insidieuse vers la chronicité. Elles sont de
plusieurs types.
7.4.1 HÉPATITE CHRONIQUE
Quelques agents capables de provoquer une hépatite
aiguë peuvent aussi produire une inflammation chronique si le patient
continue de les prendre. La méthyldopa et l’isoniazide en constituent
les principaux exemples. Ils produisent des signes cliniques, biochimiques
et histologiques qu’il est impossible de distinguer de ceux de l’hépatite
chronique immune ou idiopathique. Ces signes disparaissent lorsqu’on
cesse de prendre le médicament.
7.4.2 CHOLESTASE CHRONIQUE
Dans de rares cas, la lésion cholestatique
due à la chlorpromazine se prolonge et se perpétue d’elle-même, bien
que le médicament ait été retiré. Il s’agit d’une atteinte qui
simule la cirrhose biliaire primitive, mais sans les troubles immunitaires.
7.4.3 FIBROSE / CIRRHOSE
Le méthotrexate, certains agents chimiothérapeutiques
et l’ingestion prolongée de composés arsenicaux ou de doses énormes
de vitamine A peuvent donner lieu au développement progressif et
insidieux de la fibrose hépatique et, éventuellement, de la cirrhose. En
général, la lésion demeure inapparente et, s’ils existent, les signes
biochimiques de dysfonction hépatique sont rares. Le diagnostic repose
donc sur la biopsie du foie. Un traitement prolongé par le méthotrexate,
en général pour un psoriasis ou de l’arthrite rhumatoïde, peut
justifier une biopsie après des doses cumulatives d’environ 1,5 g, et
à l’occasion par la suite.
7.4.4 TUMEURS
L’usage prolongé des contraceptifs oraux
augmente le risque d’adénomes hépatiques bénins. Ces derniers,
d’ordinaire asymptomatiques, peuvent se manifester par un abdomen aigu dû
à une rupture intrapéritonéale brutale avec hémorragie. Dans de rares
cas, les adénomes attribuables aux contraceptifs oraux évoluent vers la
malignité.
D’autres tumeurs peu courantes et
d’origine médicamenteuse apparaissent parfois, comme l’angiosarcome dû
à l’exposition au chlorure de vinyle pendant une longue période.
  
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