
 
|
7. MALABSORPTION
R.A. Schreiber
|
|
|
7.1 Introduction
|
page 680
|
La croissance et le
développement ont une importance fondamentale pour l’état de santé général
et le bien-être des nourrissons, des enfants ou des adolescents. Pour
atteindre un rythme de croissance normal, l’enfant a besoin d’un apport
suffisant de nutriments adéquats dans son alimentation ainsi que d’un
appareil digestif intact et fonctionnel. En Amérique du Nord, le retard de
croissance est le plus souvent dû à un apport calorique insuffisant.
Cependant, la malabsorption constitue une autre cause importante de retard
de croissance chez les enfants.
La malabsorption peut
se définir comme un syndrome clinique caractérisé par une digestion et une
absorption inadéquates d’une composante alimentaire quelconque. Plusieurs
maladies peuvent causer une malabsorption. De plus, les manifestations
cliniques de ce syndrome peuvent être très variées selon les éléments qui
sont mal absorbés. La présente section examine les mécanismes de la
digestion et de l’absorption normales, et décrit une démarche pratique pour
l’évaluation de l’enfant qui présente des problèmes d’absorption.
|
7.2 Physiologie et physiopathologie de la digestion et de
l’absorption
|
page 680
|
La digestion
intestinale normale peut se diviser en trois phases ( figure
4 ). Au cours de la phase intraluminale, les glucides, les
protéines et les graisses ingérés sont hydrolysés dans la lumière de l’intestin
par des enzymes libérées par les glandes salivaires, l’estomac et le
pancréas. Au cours de la phase intestinale, la digestion des peptides et
des disaccharides se poursuit au niveau de la bordure en brosse de
l’intestin, et les acides aminés, les petits peptides, les monosaccharides,
les monoglycérides et les acides gras qui en résultent sont ensuite
absorbés par l’entérocyte. Le mouvement des nutriments de l’intérieur de la
cellule intestinale vers la circulation sanguine ou lymphatique correspond
à la phase de libération. La capacité globale d’absorption du tractus
intestinal dépend de sa longueur et de la surface épithéliale disponible.
De plus, certaines substances alimentaires sont absorbées dans des segments
particuliers de l’intestin. Les acides biliaires, par exemple, sont
absorbés dans l’iléon. La vitamine B 12 se lie d’abord à un
facteur intrinsèque sécrété par les cellules bordantes de l’estomac pour
être ensuite absorbée par un mécanisme faisant intervenir un récepteur
particulier des entérocytes de l’iléon.
La compréhension des
déterminants de la digestion et de l’absorption des aliments offre un cadre
fondamental pour aborder en clinique les problèmes d’absorption chez
l’enfant.
7.2.1 GLUCIDES
Les glucides
alimentaires comprennent les polysaccharides (amidon), les disaccharides
(sucrose et lactose) et des traces de monosaccharides. Les polysaccharides
sont d’abord soumis à une digestion intraluminale par les amylases
salivaires et pancréatiques. Les disaccharides sont hydrolysés à la bordure
en brosse de l’intestin par les disaccharidases sucrase-isomaltase, maltase
et lactase. Les monosaccharides glucose, galactose et fructose sont ensuite
absorbés par les entérocytes par diffusion simple ou facilitée, ou par
transport actif faisant intervenir un transporteur de sodium. De
l’entérocyte, les monosaccharides diffusent vers la circulation sanguine.
Les symptômes de
malabsorption des glucides sont caractérisés par une distension gazeuse,
des borborygmes, des crampes et une diarrhée aqueuse non sanglante de pH
acide (4,0-5,5) contenant des sucres réducteurs non absorbés. Durant la
première enfance, la cause la plus fréquente de malabsorption des glucides
est un déficit en lactase consécutif à une gastro-entérite virale.
Toutefois, un déficit en lactase peut également venir compliquer toute
maladie qui porte atteinte à l’intégrité de la bordure en brosse de
l’intestin grêle, comme la maladie coeliaque, la maladie de Crohn et
l’entéropathie à VIH. Le déficit congénital en lactase, le déficit en
sucrase-isomaltase et les autres déficits héréditaires des enzymes de la
bordure en brosse sont extrêmement rares. Dans chaque cas, le simple fait
d’éliminer de l’alimentation le glucide mal absorbé fera rapidement disparaître
les symptômes.
7.2.2 PROTÉINES
La digestion des
protéines commence dans l’estomac où l’acide gastrique provoque la
dénaturation des protéines et active la pepsine. Dans la bordure en brosse
de l’intestin grêle, l’entérokinase transforme le trypsinogène pancréatique
en trypsine qui, à son tour, active la chymotrypsine et l’élastase, des
enzymes pancréatiques. Les protéines sont digérées en acides aminés libres,
en dipeptides et en tripeptides qui sont rapidement absorbés par les
entérocytes avant de passer dans la circulation. Contrairement à ce qui est
observé pour les glucides, les affections qui perturbent fortement la
muqueuse intestinale ne causent pas de malabsorption des protéines. Dans
les cas de gastro-entéropathie grave, les pertes protéiques intestinales
sont plutôt le résultat d’un « reflux » des protéines, qui franchissent la
paroi intestinale lésée et passent ainsi de la circulation générale à la
lumière intestinale, un phénomène appelé entéropathie exsudative.
7.2.3 GRAISSES
La digestion des
graisses commence dans l’estomac où la lipase fundique hydrolyse les
lipides à chaîne moyenne et à chaîne longue. Cette phase de la digestion
des graisses est particulièrement importante chez les nouveau-nés, où
l’activité de la lipase pancréatique est plutôt faible comparativement à
celle de l’adulte. Dans le duodénum, les triglycérides à chaîne longue,
hydrophobes, sont d’abord émulsifiés par les sels biliaires, puis
hydrolysés par la lipase pancréatique. Les acides gras libres et les
monoglycérides sont solubilisés en micelles et se dirigent vers la surface
luminale où ils diffusent à travers la membrane cellulaire de l’entérocyte.
Dans l’entérocyte, les acides gras libres et les monoglycérides sont de
nouveau estérifiés et intégrés dans les chylomicrons avec l’apoprotéine
B-48. Ces chylomicrons sont excrétés dans la circulation lymphatique en
passant par les espaces intercellulaires et gagnent ensuite la circulation
générale par la grande veine lymphatique. Contrairement aux lipides à
chaîne longue, les triglycérides à chaîne moyenne sont solubles dans l’eau
et sont absorbés directement par l’entérocyte avant de passer dans la
circulation sanguine. Les triglycérides à chaîne moyenne ne requièrent donc
pas de sels biliaires pour leur digestion ni un système lymphatique intact
pour leur distribution.
Lorsque les graisses
sont mal absorbées, les selles sont graisseuses, molles mais non liquides,
malodorantes et volumineuses. Le retard de croissance est une
caractéristique dominante parce que la perte intestinale de nutriments
lipidiques hautement énergétiques (9 kcal/gm de lipide) entraîne une
profonde carence quant à la quantité de calories absorbées quotidiennement.
En plus d’une stéatorrhée et d’un retard de croissance, il peut y avoir des
manifestations cliniques de carences en vitamines liposolubles (vitamines
A, D, E, K).
La digestion des
graisses est un phénomène complexe qui fait intervenir plusieurs organes ( figure
5 ). Il n’est pas étonnant qu’une variété d’affections
présentent des signes et des symptômes de malabsorption de graisses. Une
altération de l’excrétion des sels biliaires associée avec une hépatopathie
cholostatique ou avec des troubles du métabolisme des sels biliaires, y
compris une prolifération bactérienne, la maladie de Crohn iléale ou le
syndrome de l’intestin court peuvent entraîner une malabsorption des graisses.
Une insuffisance pancréatique associée avec la fibrose kystique ou le
syndrome de Shwachman-Diamond, des anomalies de la muqueuse intestinale
telles que la maladie coeliaque et l’intolérance aux protéines du lait de
vache, et des maladies rares comme l’abêtalipoprotéinémie et la
lymphangiectasie sont d’autres causes importantes de malabsorption des
graisses.
Une anamnèse complète
et un examen physique approfondi sont les premières étapes essentielles
pour établir un diagnostic de malabsorption et en évaluer les causes
possibles. Une diarrhée est souvent l’un des principaux symptômes
cliniques, et il est important de déterminer par l’anamnèse si une
stéatorrhée est présente. La durée, la fluidité, la fréquence, le volume,
la consistance et la couleur des selles devraient être vérifiés. La perte
de poids est un autre important symptôme révélateur de malabsorption.
Toutefois, comme le retard de croissance durant la première enfance est le
plus souvent consécutif à un faible apport en nutriments, il est crucial
d’obtenir les antécédents alimentaires complets. Le médecin doit savoir si
l’enfant est nourri au sein ou s’il reçoit une préparation lactée et, le
cas échéant, s’informer de la quantité et du type de préparation. Le
médecin doit aussi connaître l’âge auquel de nouveaux aliments ont été
offerts et tenter d’établir s’il y a une corrélation entre l’apparition des
symptômes et les modifications de l’alimentation. L’apport quotidien en
calories doit être évalué. Une consultation auprès d’un spécialiste en
diététique infantile peut être très utile pour cette évaluation. Le médecin
doit s’informer de la croissance de l’enfant et examiner les mesures du
poids et de la taille. Celles-ci devraient être reportées sur des courbes
de croissance standard pour les nourrissons.
Une anamnèse complète
de la naissance devrait aussi être obtenue. Toutes les complications
néonatales ou les interventions antérieures de chirurgie abdominale
devraient être documentées. Des antécédents familiaux d’affections
gastro-intestinales ou de consanguinité pourraient suggérer un trouble
génétique. Des renseignements sur les voyages ou les contacts récents
peuvent aider à exclure une origine infectieuse. Des antécédents
d’infections fréquentes peuvent indiquer une immunodéficience sous-jacente,
tandis qu’une maladie pulmonaire récurrente pourrait évoquer la fibrose
kystique.
Durant l’examen
physique, des mesures précises du poids de l’enfant, de sa taille et de son
périmètre crânien doivent être obtenues et reportées sur une courbe de
croissance standard avec toutes les mesures faites antérieurement. Le
médecin doit examiner la tête, les yeux, la bouche et la langue, en
cherchant des signes de carences en vitamines liposolubles ou
hydrosolubles, ou encore en oligo-éléments. Par exemple, la pâleur et une
chéilite pourraient être dues à une anémie ferriprive. Une alopécie peut
être une manifestation d’une carence en zinc. L’examen cardio-vasculaire et
pulmonaire doit être approfondi. La distension abdominale peut traduire le
grossissement d’un organe ou la présence de gaz intestinaux. La fonte des
fesses et un excès de plis cutanés, particulièrement au niveau de l’aine, sont des
caractéristiques de pertes de graisses sous-cutanées. L’oedème des membres
inférieurs peut apparaître avec l’hypoalbuminémie. L’hippocratisme peut se
manifester dans la maladie coeliaque ou les maladies intestinales
inflammatoires.
|
7.4 Analyses de laboratoire
|
page 685
|
7.4.1 DÉTERMINATION
DES VALEURS INITIALES
On doit chercher dans
les selles la présence de leucocytes et de sang; des résultats positifs
suggèrent une colite. La détermination du pH des selles et une recherche de
substances réductrices serviront à appuyer ou à exclure un diagnostic de
malabsorption des glucides. Une coloration positive pour des globules ou
des cristaux de gras obtenue sur un frottis des selles peut indiquer une
malabsorption des graisses. Il est utile d’obtenir une numération
globulaire et une formule leucocytaire. Une anémie ferriprive peut être
associée avec la maladie coeliaque, avec une maladie intestinale
inflammatoire ou avec une intolérance aux protéines du lait de vache.
L’anémie mégaloblastique est caractéristique d’une carence en folate ou en
vitamine B 12 . Les acanthocytes sont le signe distinctif de
l’abêtalipoprotéinémie. La présence d’éosinophilie peut appuyer un
diagnostic d’intolérance aux protéines du lait. De faibles concentrations
sériques de protéines ou d’albumine sont caractéristiques d’une
entéropathie exsudative. Un examen et une culture des urines devraient être
obtenues dans le but d’exclure une infection urinaire occulte. Enfin, les
nourrissons et les enfants qui présentent un retard de croissance malgré un
apport calorique suffisant doivent subir un test de la sueur pour le
dépistage de la fibrose kystique.
7.4.2 DOSAGE DES
GRAISSES SUR LES SELLES DE 72 HEURES
Si l’on soupçonne une
malabsorption des graisses, l’épreuve de prédilection est le dosage des
graisses sur les selles de 72 heures. Dans ce cas, on doit obtenir en même
temps que les selles une description complète et précise des aliments
consommés au cours des 72 heures, de manière à pouvoir calculer le
coefficient d’absorption des graisses. Les nourrissons de moins de six mois
devraient absorber > 85 % des graisses ingérées. À un an, l’absorption
des graisses devrait atteindre le niveau de l’adulte, soit > 95 %.
7.4.3 D-XYLOSE
Le D-xylose est un
sucre qui est absorbé par les entérocytes indépendamment des enzymes de la
bordure en brosse ou de la fonction pancréatique. On a recours à l’épreuve
au D-xylose pour évaluer l’intégrité de la muqueuse intestinale. Une dose
standard de D-xylose est administrée par voie orale et la concentration
sérique est déterminée une heure plus tard. Une concentration supérieure à
25 mg/dL est normale. Une concentration sérique faible à une heure laisse
supposer une lésion de la muqueuse. L’utilité de cette épreuve pour
l’évaluation de la malabsorption est controversée.
7.4.4 ÉPREUVE
RESPIRATOIRE À L’HYDROGÈNE
L’épreuve respiratoire
à l’hydrogène est très souvent utilisée pour le diagnostic d’une
malabsorption du lactose. Pour ce faire, une dose standard de lactose est
administrée par voie orale et une série d’échantillons d’haleine sont
obtenus. Si le lactose est mal absorbé, il y a fermentation du sucre par
les bactéries présentes dans le côlon, ce qui produit des ions hydrogène
qui passent dans le sang et sont acheminés jusqu’aux poumons où ils sont
exhalés. Une augmentation appréciable de l’hydrogène dans l’haleine de 60 à
90 minutes après l’ingestion de lactose est compatible avec une absorption
incomplète de lactose. L’épreuve respiratoire à l’hydrogène peut également
être utilisée pour le diagnostic d’une carence en sucrase ou d’une
prolifération bactérienne dans le grêle.
7.4.5 IMAGERIE
Des examens
radiologiques de contraste peuvent exclure des anomalies anatomiques
congénitales du tractus gastro-intestinal comme cause de la malabsorption.
Des ulcérations et des rétrécissements sont des manifestations de la
maladie de Crohn. Une dilatation intestinale et une hypomotilité appuient
un diagnostic de prolifération bactérienne.
7.4.6 ENDOSCOPIE
Une endoscopie
digestive haute accompagnée de biopsies multiples permet une évaluation
macroscopique et microscopique de la muqueuse intestinale. Lorsqu’on
cherche à établir la cause de la malabsorption, les caractéristiques
histologiques d’un prélèvement du grêle peuvent être hautement indicatifs
et même diagnostiques. Le diagnostic de la maladie coeliaque est établi
seulement au moyen d’une biopsie intestinale. La présence de vacuoles
remplies de gras dans les cellules des villosités intestinales laisse
entrevoir un trouble de la phase de libération de la digestion des lipides
tel qu’une abêtalipoprotéinémie ou une hypobêtalipoprotéinémie. La présence
de chylifères dilatés à l’examen histologique est caractéristique d’une
lymphangiectasie.
|
7.5 Prise en charge
|
page 686
|
La prise en charge de
l’enfant qui présente un syndrome de malabsorption s’appuie sur quelques
principes de base. Premièrement, il est important de déterminer la cause du
trouble et d’orienter le traitement en conséquence. Par exemple, le patient
souffrant de maladie coeliaque est guéri par un régime sans gluten. Le
nourrisson allergique aux protéines du lait de vache répond à une
modification des protéines de l’alimentation. Les manifestations d’une
carence en lactase secondaire disparaîtront avec l’utilisation d’une
préparation sans lactose ou d’un supplément enzymatique (Lactaid® ). La
malabsorption des graisses associée avec la fibrose kystique est corrigée
par l’administration d’enzymes pancréatiques. Deuxièmement, il est
habituellement nécessaire de fournir à l’enfant une bonne quantité de
calories supplémentaires pour lui permettre de rattraper son retard de croissance.
Cela est particulièrement important chez le nourrisson qui présente un
retard de croissance marqué. Il arrive fréquemment que des préparations
lactées riches en calories soient administrées tôt, souvent avant qu’un
diagnostic précis n’ait été posé. Troisièmement, toute carence en
vitamines, en minéraux ou en oligo-éléments qui est décelée devrait être
corrigée. Quant aux anémies, elles sont traitées au moyen des suppléments
appropriés. Les vitamines liposolubles sont nécessaires chez les nourrissons
qui présentent une stéatorrhée persistante, surtout chez ceux qui souffrent
d’une hépatopathie cholostatique. Enfin, un supplément de vitamine B 12
peut être nécessaire chez les patients qui ont eu à subir une
résection iléale.
Le syndrome de
malabsorption est caractérisé par un cortège de signes et de symptômes
associés avec une grande variété de troubles ayant chacun une
étiopathogénie distincte. La diarrhée et le retard de croissance
constituent deux manifestations courantes de ce syndrome chez l’enfant. Une
évaluation rigoureuse du nourrisson qui souffre de malabsorption, fondée
sur une connaissance approfondie de la physiologie normale de la digestion
aidera le médecin à poser un diagnostic et à établir un plan de traitement
adéquat. Le traitement judicieux du nourrisson souffrant de malabsorption
devrait entraîner une rapide disparition des symptômes. Il faut finalement
rétablir un rythme normal de croissance pour assurer le sain développement
du nourrisson, de l’enfant ou de l’adolescent.
  
|