
 
9. APPROCHE CLINIQUE
DE L'ICTÈRE DU NOUVEAU-NÉ
S.R. Martin |
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695 |
L’ictère est causé par le dépôt de
pigments biliaires dans la peau et les autres tissus à la suite d’une
augmentation de la concentration sérique de bilirubine. La bilirubine est
formée par la dégradation de l’hémoglobine de même que d’autres
protéines contenant l’hème, particulièrement à l’intérieur des
cellules réticulo-endothéliales. Elle est transportée dans la
circulation, liée à l’albumine, et amenée au foie dans les hépatocytes,
où elle est conjuguée à l’acide glucuronique avant d’être sécrétée
dans la bile. La bilirubine conjuguée est alors convertie en
urobilirubine par les bactéries intestinales et non par les hépatocytes,
empêchant sa réabsorption et permettant son excrétion dans les fèces.
Jusqu’à 60 % des bébés à terme et 80 % des prématurés présentent
un ictère durant la période néonatale (< 1 mois); il s’agit
habituellement d’un phénomène physiologique lié à la nature évolutive
du métabolisme de la bilirubine. Les bébés de certaines origines
raciales (les Orientaux, les Grecs, les indigènes nord-américains)
peuvent y être particulièrement sensibles.
| 9.1 Ictère
physiologique |
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696 |
L’ictère physiologique apparaît généralement
entre le troisième et le cinquième jour, augmente de 85 µmol/L/jour
tout au plus et se résorbe vers la fin de la deuxième semaine de vie.
L’hyperbilirubinémie est toujours de type non conjugué. Les taux
maximaux dépassent rarement 150 µmol/L chez les bébés à terme, bien
que des taux de 200 µmol/L ne soient pas rares chez les prématurés, et
la résolution peut être plus lente. Plusieurs mécanismes qui
contribuent à l’apparition de l’ictère physiologique, y compris une
augmentation de la production de bilirubine et une diminution de la
capacité d’excrétion de la bilirubine, sont montrés dans le tableau
8 .
Après la naissance, le placenta n’est
plus disponible pour le métabolisme de la bilirubine et le foie immature
a une capacité limitée pour capter la bilirubine plasmatique et la
fixer, de même que pour la conjuguer et la sécréter dans la bile.
Le débit sanguin peut ne pas favoriser immédiatement
l’irrigation hépatique (dérivation par le canal artériel). Une charge
accrue de bilirubine découle du taux élevé de l’hématocrite associé
avec une diminution de la durée de vie des globules rouges chez le
nouveau-né. Un retard dans l’alimentation se traduit par une rétention
du méconium contenant une quantité importante de bilirubine à l’intérieur
de l’intestin qui, au départ, possède une flore bactérienne réduite.
La conversion de la bilirubine conjuguée en urobilinogènes est, de ce
fait, limitée. Il y a également la b -glucuronidase
qui convertit la bilirubine conjuguée en une forme réabsorbable.
TABLEAU 8. Facteurs
contribuant à l’ictère physiologique du nouveau-né
|
Absence de métabolisme
de la bilirubine placentaire
Ralentissement du débit sanguin hépatique par dérivation du canal
artériel
Diminution de la survie des globules rouges
Augmentation de la masse érythrocytaire
Diminution de la flore bactérienne intestinale
Présence de b -glucuronidase dans
l’intestin
Fonction hépatique immature
Retard de l’alimentation orale |
|
| 9.2 Ictère
pathologique |
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697 |
L’ictère est quantifié en mesurant la
bilirubine sérique composée, en général, de fractions conjuguées et
non conjuguées. Étant donné qu’il est impossible de faire
visuellement la différence entre l’ictère causé par
l’hyperbilirubinémie non conjuguée et celui qui est causé par
l’hyperbilirubinémie conjuguée, chacun ayant une étiologie, un
traitement et un pronostic différents, la première étape de l’évaluation
d’un bébé atteint d’ictère consiste à déterminer les
concentrations de bilirubine totale et conjuguée. Les maladies
susceptibles de mettre sa vie en danger peuvent se manifester par un ictère
néonatal; il est donc important que l’évaluation initiale puisse
distinguer les causes physiologiques et pathologiques d’ictère afin de
commencer un traitement sans délai. L’ictère pathologique est suggéré
et requiert une investigation lorsque l’une ou l’autre des caractéristiques
suivantes est présente.
1. Ictère apparaissant dans les premières
24 heures.
2. Taux d’augmentation de plus de 85 µmol/L/24 heures.
3. Bilirubine totale > 250 µmol/L chez des bébés nourris au sein,
> 200 µmol/L chez des bébés recevant une formule préparée.
4. Persistance de l’ictère après l’âge de deux semaines.
5. Fraction de bilirubine conjuguée > 34 µmol/L ou > 15 % de la
concentration de bilirubine totale.
9.2.1 HYPERBILIRUBINÉMIE NON CONJUGUÉE
En pratique, l’ictère est causé par une
production accrue ou par une diminution de la clairance de la bilirubine
par le foie. Les causes pathologiques de l’hyperbilirubinémie sont
indiquées dans le tableau 9.
TABLEAU 9 Causes de
l’hyperbilirubinémie non conjugée chez le nouveau-né
|
| Augmentation de la
production de bilirubine |
Maladie hémolytique
Incompatibilité des groupes sanguins (Rh, ABO, groupes
mineurs)
Anomalies membranaires (sphérocytose, elliptocytose,
pycnocytose infantile)
Carence enzymatique (G6-PD, hexokinase, pyruvate-kinase)
Médicaments (oxytocine, vitamine K) |
Dégradation accrue
Infection
Hématome, ingestion de sang maternel |
|
Augmentation de la masse érythrocytaire
Polycythémie (diabète maternel, clampage tardif du cordon
ombilical, taille petite pour l’âge gestationnel, altitude)
|
| Diminution du métabolisme
de la bilirubine |
Fixation réduite
Anastomose porto-cave, hypoxie, sepsie, acidose, maladie
cardiaque congénitale |
|
Conjugation diminuée
Crigler-Najjar de type I ou II
Syndrome de Gilbert
Syndrome de Lucey-Driscoll
Hypothyroïdie
Panhypopituitarisme
|
| Modification de la
circulation entérohépatique |
Allaitement
Acides gras libres, stéroïdes, b -glucuronidase
du lait maternal
Hypomotilité intestinale
Rétention du méconium
Diminution de la flore intestinale
Nouveau-né, utilisation d’antibiotiques |
|
9.2.1.1 Production accrue de bilirubine
Tout processus qui apporte au foie une
charge de bilirubine supérieure à ce qu’il peut excréter se traduit
par une hyperbilirubinémie. Par conséquent, l’hémolyse des globules
rouges attribuable à différentes causes, y compris l’incompatibilité
des groupes sanguins mère / enfant (Rh, ABO, groupes mineurs), les défauts
membranaires, les anomalies enzymatiques érythrocytaires et les effets
toxiques des médicaments, augmente la charge de bilirubine non conjuguée
présentée au foie. Il y a rarement d’hémoglobinopathie au cours de la
période néonatale, en raison de la présence d’une grande proportion
d’hémoglobine foetale passablement stable (Hb F). Une hémolyse massive
peut à l’occasion augmenter les taux de bilirubine conjuguée à 25 %
à 30 % de la bilirubine totale, possiblement à cause des effets toxiques
de la sécrétion de bilirubine dans la bile. Les affections entraînant
une dégradation accrue des globules rouges, particulièrement les hématomes,
augmentent la bilirubine sérique; situation passablement plus importante
chez les prématurés plus petits. Enfin, certains problèmes accentuent
l’hémoglobine normalement élevée chez les nouveau-nés, entraînant
une polyglobulie. On peut donner comme exemples la transfusion mère /
enfant, le clampage tardif du cordon ombilical à la naissance, et les
maladies qui provoquent une hypoxie intra-utérine relative (diabète
maternel, haute altitude, nouveau-né petit par rapport à l’âge
gestationnel).
9.2.1.2 Modification du métabolisme de
la bilirubine
À n’importe quelle étape de la sécrétion
de la bilirubine, apport, transport, conjugaison, excrétion, des
anomalies peuvent influer sur la concentration de la bilirubine non
conjuguée. Le syndrome de Crigler-Najjar est une affection héréditaire
caractérisée par l’absence ou par un déficit de la glucuronyltransférase
hépatique. Le type I est associé avec des taux très élevés de
bilirubine et avec le kernictère, tandis que le type II a des taux plus
faibles de bilirubine et réagit à l’induction enzymatique avec du phénobarbital
afin de diminuer la bilirubine sérique. Le syndrome de Gilbert, un
trouble dominant autosomique, est une forme d’hyperbilirubinémie bénigne
accompagnée d’une diminution de l’activité de la glucuronyltransférase,
dans laquelle l’ictère (qui est rarement observé chez le nouveau-né)
est souvent provoqué par le stress ou le jeûne. Il ne requiert pas de
traitement. Le syndrome de Lucey-Driscoll est une forme passagère de
diminution acquise de la glucuronyltransférase chez le nouveau-né, causée
par un facteur dans le sérum maternel. Les troubles endocriniens tels que
le panhypopituitarisme et l’hypothyroïdie influent sur la conjugaison
biliaire par des mécanismes qui ne sont pas évidents.
9.2.1.3 Modification de la circulation
entéro-hépatique
Un ictère provoqué par le lait maternel
touche environ 1 bébé sur 200. L’ictère peut apparaître au cours de
la première semaine sous sa forme précoce, ou après la première
semaine sous sa forme tardive, laquelle est associée avec des taux plus
élevés de bilirubine. Le degré d’hyperbilirubinémie est passablement
variable (de 171 à 462 µmol/L) et peut durer de 3 à 10 semaines. Malgré
la présence occasionnelle de taux très élevés de bilirubine non
conjuguée, le kernictère n’a pas été signalé chez les nouveau-nés
à terme présentant un ictère provoqué par le lait maternel. Plusieurs
composantes du lait maternel ont été incriminées, y compris des acides
gras libres, un isomère de stéroïdes naturels et des b
-glucuronidases. L’hyperbilirubinémie peut également être
occasionnée par des diminutions de la flore intestinale causées par des
antibiotiques, ce qui augmente le taux de bilirubine conjuguée dans
l’intestin, le substrat préféré pour les b -glucuronidases,
dont l’action produit la bilirubine non conjuguée qui est facilement
absorbée.
9.2.1.4 Kernictère
L’importance d’établir une étiologie
à l’hyperbilirubinémie non conjuguée repose sur une direction adéquate
du traitement afin de prévenir le kernictère. L’hyperbilirubinémie
non conjuguée grave est associée avec une toxicité cérébrale
possiblement secondaire à l’hypoxie cellulaire provoquée par la
bilirubine. Les premiers symptômes ne sont pas spécifiques, par exemple
léthargie, vomissements, difficultés d’alimentation et perte du réflexe
de Moro. Des lésions progressives entraînent des troubles respiratoires,
le bombement des fontanelles, des pleurs aigus, la perte des réflexes
tendineux profonds et l’opisthotonos, pour se traduire, finalement, par
la paralysie du regard, les convulsions et la mort. Chez les survivants,
les séquelles à long terme incluent la choréo-athétose, la spasticité,
les crises épileptiques et une surdité de perception.
Bien que le plus faible taux de bilirubine
indicatif d’un kernictère ne soit pas connu, il est presque universel
à des taux > 500 µmol/L, présent chez un tiers des nouveau-nés à
terme avec un taux de 342 µmol/L, et rare en dessous de ce dernier taux.
Toutefois, de nombreux facteurs jouent un rôle dans l’augmentation de
la toxicité de la bilirubine à des taux plus faibles. Il existe des
inquiétudes quant à la possibilité que des effets plus subtils puissent
à long terme survenir chez tout nouveau-né dont la concentration de
bilirubine non conjuguée est élevée; le développement moteur peut être
affecté par des taux supérieurs à 255 µmol/L. La toxicité de la
bilirubine peut être augmentée par des facteurs qui diminuent la liaison
à l’albumine, comme l’hypoprotéinémie, l’acidose, l’hypothermie,
les augmentations d’acides gras libres dans le plasma provoquées par
l’hypoglycémie, et les médicaments (sulfamides, salicylates, héparine,
hématine, ceftriaxone, benzoate de sodium), ou par des facteurs qui
influent sur la perméabilité de la barrière hémato-encéphalique, tels
que prématurité, asphyxie, hyperosmolarité, infection, syndrome de détresse
respiratoire, acidose et hémorragie intraventriculaire. Ces facteurs sont
fréquents chez les nouveau-nés de très faible poids de naissance, chez
qui le kernictère peut survenir à des taux de bilirubine non conjuguée
aussi bas que 255 µmol/L.
9.2.1.5 Traitement
Contrairement aux nouveau-nés
cholestatiques, ceux qui présentent une hyperbilirubinémie non conjuguée
ont des selles de couleur normale, l’urine n’est pas foncée et le
foie n’est que rarement hypertrophié et n’est ni ferme ni nodulaire.
Lorsque l’hyperbilirubinémie non conjuguée est confirmée, il faut
d’abord déterminer les facteurs de risque chez la mère et chez le
nourrisson, conformément aux causes énumérées dans le tableau
9 . Il faut commencer le traitement des maladies
sous-jacentes (état septique, hypothermie, acidose, hypoxie). Les
investigations précises doivent inclure la détermination des groupes
sanguins de la mère et de l’enfant, le test de Coombs, l’hémoglobine
ou l’hématocrite, l’étude des constantes globulaires et la
morphologie, afin de déceler la polyglobulie, l’hémolyse ou les
anomalies érythrocytaires. L’alimentation précoce doit être commencée
quand c’est possible. Pour les nouveau-nés à risque élevé atteints
d’ictère précoce (apparaissant dans les premières 24 heures), dont
les taux de bilirubine augmentent rapidement (> 85 µmol/L/24 heures)
ou qui ont des taux de bilirubine élevés (> 250 µmol/L pour les
enfants nourris au sein ou > 200 µmol/L pour ceux qui sont nourris
avec une formule préparée), le traitement spécifique inclut
habituellement la photothérapie, l’exsanguinotransfusion ou, à
l’occasion, l’administration orale d’agents de liaison de la
bilirubine tels que le charbon ou l’agar. On peut donner du phénobarbital
pour stimuler les enzymes responsables de la conjugaison de la bilirubine.
L’inhibition de la formation de bilirubine à partir de ses précurseurs
de l’hème peut par la suite être obtenue avec des agents comme la
protoporphyrine stanneuse, un inhibiteur de l’hème-oxygénase. L’ictère
dû au lait maternel ne requiert habituellement pas de traitement autre
que le maintien d’une bonne hydratation du nouveau-né avec des boires
plus fréquents et parfois de l’eau ou une formule préparée en supplément,
de même que des déterminations périodiques de la bilirubine sérique.
L’arrêt de l’allaitement maternel durant 36 à 48 heures réduira
sensiblement les taux inquiétants de bilirubine.
9.2.2 HYPERBILIRUBINÉMIE CONJUGUÉE
CHEZ LE NOUVEAU-NÉ
L’hyperbilirubinémie conjuguée chez le
nouveau-né est un signe de cholestase et requiert toujours une
investigation plus poussée. La cholestase laissant supposer un trouble
d’excretion biliaire à un point ou l’autre entre sa formation dans
l’hépatocyte et son excrétion dans le canal cholédoque, les causes de
cholestase néonatale sont multiples. Toutefois, les interventions thérapeutiques
qui en influenceront sensiblement l’issue sont assez peu nombreuses.
Dans certaines situations, notamment l’infection, certains troubles métaboliques
et endocriniens et l’atrésie biliaire, l’intervention précoce est
associée avec un meilleur résultat. L’objectif, par conséquent,
consiste à déterminer le plus tôt possible les causes qui peuvent être
traitées.
Les causes les plus fréquentes d’ictère
cholestatique chez le nouveau-né sont exposées dans le tableau
10 . Bien que plusieurs groupes de maladies soient reconnus
(infections, troubles métaboliques ou endocriniens, troubles du cholédoque,
syndromes cholestatiques), en pratique, l’approche diagnostique consiste
d’abord à différencier l’obstruction biliaire (qui requiert une
intervention chirurgicale) des causes intrahépatiques de cholestase. La
cholestase néonatale idiopathique est couramment, mais moins précisément
(parce que l’hépatite vraie n’est pas souvent présente), appelée hépatite
néonatale. Le terme hépatite néonatale est utilisé comme nom général
pour désigner une grande variété de troubles qui se présentent de façon
semblable et qui, avec l’atrésie biliaire, représentent de 70 % à 80
% de toutes les cholestases néonatales. À mesure que sont élucidées
les maladies particulières, la proportion représentant l’hépatite néonatale
idiopathique vraie semble diminuer. La figure
6 montre une approche diagnostique possible.
Des antécédents maternels de maladie
inexpliquée, de rash, d’exposition à des chats ou à des viandes crues
peuvent apporter des indices de causes infectieuses. Les antécédents de
transfusion sanguine ou d’abus de drogues intraveineuses doivent être
investigués, bien que la cholestase soit inhabituelle chez le nouveau-né
avec hépatite B ou C transmise verticalement, ou avec le virus humain
d’immunodéficience. Les antécédents familiaux sont particulièrement
importants dans les cas de troubles métaboliques tels que galactosémie,
fructosémie, tyrosinémie, maladie de Niemann-Pick, déficit en a
1 -anti-trypsine, troubles peroxysomigles ou fibrose
kystique de même que des troubles familiaux tels que le syndrome
d’Alagille ou la cholestase intra-hépatique progressive (maladie de
Byler). Des antécédents familiaux de mortalité chez des nouveau-nés,
attribuables à une maladie hépatique inexpliquée, peuvent être
importants maintenant que des maladies familiales, autrefois létales (telles
que les anomalies de la synthèse des acides biliaires), peuvent être
traitées avec succès.
Le mode de présentation du bébé peut également
suggérer une étiologie particulière. Léthargie, difficulté
d’alimentation ou vomissements peuvent signifier un état septique ou
une hypoglycémie associés avec un dérèglement hypophysaire. Des
vomissements violents peuvent indiquer une occlusion intestinale, mais
peuvent également survenir dans les cas de galactosémie et de fructosémie.
Même si le nouveau-né normal n’a habituellement pas de fructose dans
son alimentation, plusieurs médicaments ont un véhicule à base de
sucrose qui est métabolisé en fructose. Un ictère accompagné de selles
décolorées durant les premières 24 heures de la vie peut laisser
supposer une lésion du cholédoque (calcul, sténose, perforation). Un
nouveau-né apparemment bien, né à terme et de poids de naissance
normal, chez qui s’installent graduellement et avec persistence des
selles décolorées, souffre probablement d’atrésie biliaire extrahépatique.
L’examen physique peut fréquemment
guider les investigations suivantes. Le faciès particulier et les pleurs
aigus associés avec le souffle de la sténose pulmonaire périphérique
peuvent suggérer un syndrome d’Alagille. Un bébé, petit pour son âge
gestationnel, qui présente des pétéchies, un rash, des lésions rétiniennes,
une hépatosplénomégalie et une adénopathie donne le portrait clinique
d’une infection virale congénitale. Un foie hypertrophié, ferme ou
nodulaire, suppose une fibrose le plus couramment due à une atrésie
biliaire. Cette dernière peut également être associée avec une
inversion viscérale et avec un souffle de trouble cardiaque congénital.
Une masse palpable dans le quadrant supérieur droit peut signifier un
kyste cholédocien. Un pénis anormalement petit, une atrophie de la
papille optique ou une malformation médiofaciale, telle que le bec-de-lièvre,
peuvent être des indices d’hypopituitarisme. Une grave hypotonie est
associée avec des troubles peroxysomaux. Enfin, l’examen rectal peut
fournir des selles permettant d’établir la présence ou l’absence de
bile.
TABLEAU 10. Causes de
l’hyperbilirubinémie conjugée chez le nouveau-né
|
| Infection |
|
Infection bactérienne des voies
urinaires / septicémie
Cytomégalovirus
Rubéole
Herpès virus : simplex, type 6
Toxoplasmose
Syphilis
Autres virus : adénovirus, virus Coxsackie, échovirus, parvovirus
B19
|
| Troubles métaboliques |
|
Galactosémie
Fructosémie
Tyrosinémie
Problèmes peroxysomaux
Troubles de la synthèse des acides gras
Déficit en a 1 -antitrypsine
Fibrose kystique
Maladie de Niemann-Pick
Troubles endocriniens : hypopituitarisme, hypothyroïdie
Hémochromatose néonatale
|
| Troubles des canaux
biliaires |
Extrahépatiques
Atrésie biliaire
Perforation du cholédoque, sténose
Angiocholite sclérosante néonatale
Kyste cholédocien
Lithiase biliaire
Masses intra-hépatiques ou extrahépatiques
Bile épaissie, bouchon biliaire |
|
Intra-hépatiques
Syndrome d’Alagille
Maladie de Byler (cholestase progressive familiale)
Poucité non syndromique des voies biliaires
|
| Divers |
Nutrition parentérale
Occlusion intestinale
Choc
Trisomie 21 |
|
9.2.2.1 Ligne de conduite
Si les selles blanches persistent, les
investigations doivent être dirigées vers une obstruction extrahépatique
possible. Bien que des selles décolorées puissent être associées avec
un trouble hépatique grave, syndrome d’Alagille et fibrose kystique,
d’autres manifestations cliniques et analyses de laboratoire contribuent
habituellement au diagnostic. Une échographie abdominale permettra de déceler
un kyste du cholédoque, une lithiase biliaire, une dilatation du cholédoque
due à une obstruction ou à une sténose, et des masses intra-hépatiques
ou extrahépatiques. Des éléments du syndrome de polysplénie (veine
porte préduodénale, situs inversus , anomalie de la veine cave
inférieure), associés avec une atrésie biliaire peuvent aussi être décelés.
À ce stade, il convient d’avoir recours à un chirurgien pédiatrique
en vue d’une intervention chirurgicale et d’une cholangiographie peropératoire.
Parfois, la couleur des selles est incertaine et les dosages de bilirubine
dans les selles (Ictotest® ) sont équivoques. (Il peut y avoir confusion
parce que des sécrétions jaunes ou de l’urine peuvent colorer des
selles qui, autrement, seraient décolorées. On peut éviter cette
confusion en faisant le prélèvement de selles au moyen de l’examen
rectal ou en séparant les selles afin d’en révéler la véritable
couleur.) Dans ces cas, la scintigraphie hépatobiliaire au moyen d’un dérivé
de l’acide iminodiacétique marqué au 99m Tc, après un
traitement de cinq jours avec du phénobarbital pour en augmenter l’excrétion,
peut démontrer la perméabilité de l’arbre biliaire. Si l’excrétion
dans l’intestin est démontrée, il est indiqué de faire d’autres
examens diagnostiques de laboratoire. L’absence d’excrétion est moins
caractéristique et peut survenir avec une cholestase intra-hépatique,
tel qu’il a été mentionné précédemment. Une biopsie hépatique
percutanée différenciera généralement l’obstruction biliaire extrahépatique,
particulièrement l’atrésie biliaire, des causes intra-hépatiques de
cholestase. Typiquement, l’atrésie biliaire est associée avec
l’expansion fibreuse des espaces portes, avec la prolifération des
ductules biliaires et avec des bouchons biliaires portes. Une cholestase néonatale
idiopathique est caractérisée par la désorganisation de la structure
lobulaire, l’infiltration d’éléments mononucléés, la nécrose
focale des cellules hépatiques et la présence plus diffuse de cellules géantes
que dans les autres dérèglements. L’insuffisance des canaux biliaires
est suggérée par l’absence de canaux biliaires intralobulaires, mais
un nombre adéquat d’espaces portes doivent être présents pour
confirmer le diagnostic. Les biopsies précoces peuvent suggérer une
cholestase idiopathique, qui requiert un doute clinique et des biopsies répétées
pour en arriver à un diagnostic juste. Les formes moins symptomatiques
d’insuffisance des canaux biliaires peuvent finalement n’être que des
formes secondaires, étant donné que la liste des maladies associées
avec ce tableau histologique semble augmenter avec le temps.
Les analyses de laboratoire utiles pour
l’évaluation du nouveau-né cholestatique sont énumérées dans le tableau
11 . La bilirubine sérique mesure le degré de cholestase.
Les phosphatases alcalines et les g -glutamyl-transpeptidases
(GGT) sont très élevées quand il y a obstruction biliaire. En présence
d’une cholestase prolongée, cependant, la phosphatase alcaline pourra
être élevée en raison des effets de la malabsorption de vitamine D par
l’os; la GGT est normalement élevée durant la période néonatale. La
fonction de synthèse hépatique est mesurée par la détermination du
temps de prothrombine, ou INR, de l’albumine sérique et, là où
c’est possible, du taux du facteur V. Les investigations les plus
urgentes sont la recherche d’une infection bactérienne possible et de
certains troubles métaboliques ou endocriniens pour lesquels un
traitement rapide renversera la cholestase tout en traitant la maladie
sous-jacente. Par conséquent, il est indiqué de faire les examens
suivants dans un milieu clinique approprié : cultures bactériennes des
urines ou du sang, ou des deux; de l’urine pour les substances réductrices
(pendant que le nourrisson ingère du lactose sous forme de lait maternel
ou d’une formule à base de lactose) ou de la
galactose-1-phosphate-uridyl-transférase sérique pour diagnostiquer la
galactosémie; et des tests de la fonction hypophysaire (thyroxine,
thyro-trophine, cortisol et taux de somatotrophine). Le diagnostic de
troubles peroxysomaux peut être facilité par la recherche des acides
gras à chaîne longue dans le sérum. Récemment, on a décrit des
anomalies de la synthèse de l’acide biliaire qui répondent à un
traitement spécifique de remplacement de l’acide biliaire s’il est
entrepris dès le début. La présentation et la biopsie du foie
ressemblent à la cholestase néonatale idiopathique (hépatite néonatale),
bien que la GGT soit normale. Le diagnostic requiert une analyse des métabolites
de l’acide biliaire dans l’urine, une technique disponible dans
seulement quelques centres pédiatriques tertiaires. La seule autre cause
de cholestase néonatale avec une GGT normale ou faible est la cholestase
intrahépatique progressive familiale (maladie de Byler). Les examens sérologiques
permettent de diagnostiquer de nombreuses infections, particulièrement
par le dosage spécifique des IgM. Il peut être nécessaire de faire le
dosage des anticorps de la mère pour expliquer les dosages élevés des
IgG devant la possibilité d’un transfert placentaire. Le dosage du
chlore de la sueur est particulier à la fibrose kystique, mais il en faut
une certaine quantité pour l’interprétation. L’évaluation
ophtalmologique peut permettre de déceler la choriorétinite, fréquente
dans les infections congénitales, les cataractes qui surviennent avec la
galactosémie ou l’embryotoxon postérieur du syndrome d’Alagille. Les
radiographies vertébrales peuvent montrer les vertèbres en papillons du
syndrome d’Alagille et les radiographies des os longs peuvent être
anormales dans certaines infections congénitales. Les calcifications
intracrâniennes qui accompagnent les infections congénitales peuvent être
décelées au moyen de clichés, d’ultrasons ou d’une tomodensitométrie
crânienne assistée par ordinateur.
TABLEAU 11. Évaluation
en laboratoire de l’hyperbilirubinémie conjuguée
|
Bilirubine sérique
totale et directe
Phosphatases alcalines, aminotransférases, g -glutamyl-transpeptidase
Temps de prothrombine, ou INR, albumine sérique (taux du facteur V
si possible)
Numération globulaire, formule différentielle
Culture des urines (sang et liquide céphalo-rachidien, si indiqué)
Sérologie pour cytomégalovirus, rubéole, Herpes simplex ,
herpès de type 6,
toxoplasmose, syphilis (adénovirus, virus
Coxsackie, réovirus III,
parvovirus B19, si disponibles)
Analyse d’urine à la recherche de substances réductrices,
galactose-1-
phosphate-urydil-transférase sérique,
acides aminés et acides
organiques dans le sérum et dans les urines
Chlore de la sueur
Taux d’ a 1 -antitrypsine et
phénotype Pi
Analyse d’urine à la recherche des métabolites de l’acide
biliaire
Examen ophtalmologique
Radiographie de la colonne vertébrale, des os longs et du crâne
Ferritine sérique |
|
9.2.3 TRAITEMENT
Pour bon nombre de ces troubles, le
traitement en est un de soutien. Afin d’assurer un apport calorique
optimal pour la croissance, il peut parfois être nécessaire de recourir
à une alimentation par tube naso-gastrique afin de suppléer à une
ingestion insuffisante. La malabsorption des graisses est fréquente à la
suite d’une carence en acides biliaires dans la lumière intestinale;
elle peut être traitée avec des suppléments de triglycérides à chaîne
moyenne, qui peuvent être absorbés en l’absence d’acides biliaires.
Il peut être nécessaire de donner un supplément de vitamines
liposolubles pour prévenir le rachitisme (vitamine D), la coagulopathie (vitamine
K), la neuropathie périphérique (vitamine E) ou la xérophtalmie (vitamine
A). Seule la vitamine E est disponible sous une forme orale bien absorbée
(succinate de polyéthylèneglycol de d-alpha-tocophéryl); il est souvent
nécessaire d’administrer d’autres vitamines liposolubles par voie
intramusculaire. Le prurit est traité avec plus ou moins de succès au
moyen d’agents et de techniques énumérés dans le tableau
12 . La progression de la cholestase requiert une
surveillance de l’enfant afin de déceler l’apparition d’une
cirrhose et pour traiter les complications d’ascite, d’hypertension
portale et l’insuffisance hépatique.
TABLEAU 12. Traitement de
la cholestase chronique
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| Malnutrition |
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Augmenter l’apport calorique, par
alimentation entérale si nécessaire
Ajouter des triglycérides à chaîne moyenne
Compléter avec des minéraux et vitamines hydrosolubles
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| Carence en vitamines
liposolubles |
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Vitamine A 5000 à 25000 UI p.o., 1
f.p.j. sous forme d’Aquasol® A, ou 50 000 UI i.m. par mois, là où
c’est disponible
Vitamine E 50 à 100 UI p.o., 1 f.p.j. (sous une forme à base de
polyéthylène-glycol)
Vitamine K 1 2,5 à 5,0 mg p.o. 1 f.p.j., ou 10 mg i.m. 2
fois par mois
Vitamine D 2 5000 à 8000 UI p.o., 1 f.p.j. ou, de préférence,
5 mg i.m. tous les 3 mois, là où elle est disponible, ou 3000 UI
i.v. à des intervalles de 1 à 4 semaines avec du cholécalciférol
cristallin i.v.
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| Prurit |
Hydroxyzine
Acide ursodésoxycholique
Rifampicine
Cholestyramine
Traitement avec rayonnement ultraviolet B léger
Dérivation biliaire |
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