
 
| 4.1 Étiologie et
pathogenèse |
page
462 |
L’inflammation du pancréas est un problème
courant en Amérique du Nord, les calculs biliaires et l’alcool en étant
les principales causes (tableau
3). La pancréatite se traduit habituellement par des douleurs
abdominales qui peuvent disparaître sans laisser de séquelles ou évoluer
vers un état plus grave pouvant même conduire au décès. Quand le pancréas
est continuellement altéré, comme c’est le cas avec l’absorption
d’alcool, un état chronique s’installe et provoque l’obstruction
canalaire et la fibrose de la glande, causant une insuffisance pancréatique
et des douleurs chroniques. Même une seule crise de pancréatite à la
suite de consommation excessive d’alcool peut entraîner des séquelles
au niveau du pancréas.
La pancréatite résulte d’un processus d’autodigestion.
L’extravasation des enzymes digestives pancréatiques, de substances
vasoactives et d’autres substances toxiques dans les régions
avoisinantes du pancréas provoque une irritation chimique généralisée
dont le résultat peut aller de l’oedème simple à la nécrose et à
une hémorragie graves. Les complications sérieuses comprennent
l’hypovolémie et l’hypotension. La trypsine et la chymotrypsine sont
les enzymes qui déclenchent la libération et l’activation des autres
proenzymes, comme la proélastase, la procollagénase et les
phospholipases. La trypsine lèse les cellules endothéliales et les
mastocytes, causant la libération de l’histamine. Cette dernière
substance joue un rôle important dans les mécanismes de l’inflammation
et favorise la perméabilité vasculaire, ce qui entraîne de l’oedème,
des hémorragies et l’activation du système kallikréine qui, en retour,
produit des kinines ou peptides vasoactifs. Les kinines seraient
responsables de la douleur et d’une réponse inflammatoire plus forte.
Les autres enzymes libérées détruisent la matrice de soutien de la
glande et de la membrane plasmatique de la cellule acineuse, d’où une
plus grande libération d’enzymes digestives causant davantage de lésions.
TABLEAU 3. Causes de la
pancréatite aiguë
|
| Alcoolisme |
| Lithiase biliaire |
| Origine chirurgicale (pontage
coronarien) |
Origine traumatique
-Traumatisme abdominal
-Traumatisme iatrogène peropératoire, post-CPRE, diagnostique ou
thérapeutique |
| Ulcère duodénal
perforant |
Origine métabolique
-Hyperlipoprotéinémie, surtout de types I, IV et V
-Hypercalcémie
-Insuffisance rénale
-Stéatose aiguë de la grossesse |
Infections virales
-Oreillons
-VIH (sida)
-Varicelle
-Hépatite virale
-CMV
-Virus Epstein-Barr |
Parasitoses
-Ascaridiase |
Médicaments
-Diurétiques (p. ex. thiazides, furosémide)
-Tétracyclines
-Sulfamides
-Oestrogènes
-Azathioprine et 6-mp (6-mercaptopurine)
-Pentamidine
-Acide valproïque
-Salicylates
-Stéroïdes |
Toxines
-Alcool éthylique
-Alcool méthylique
-Venin de scorpion
-Insecticides organophosphorés
-Amanitatoxine (toxine de certains champignons) |
Origines diverses
-Hérédité
-Iléite régionale
-Collagénose avec vasculite
-Lupus érythémateux aigu disséminé (LED)
-Polyartérite noueuse (PAN)
-Purpura thrombocytopénique thrombotique
-Diverticules duodénaux |
| Origine indéterminée |
|
La lysolécithine, qui est libérée par
l’action de la phospholipase sur la lécithine (un phospholipide
biliaire) a également été incriminée dans la lésion pancréatique, à
cause de ses propriétés hémolytiques et cytotoxiques. Lorsque le pancréas
demeure viable en présence d’inflammation, on parle de pancréatite
interstitielle; jusqu’à 80 % des cas se rangent dans cette catégorie.
Dans les autres cas, on observe une importante nécrose pancréatique due
à la perturbation de la microcirculation, à la destruction du parenchyme
pancréatique et à une nécrose péripancréatique. Bien que ces enzymes
provoquent une atteinte pancréatique, le mécanisme déclenchant n’est
pas bien connu. Dans les cas des calculs biliaires, les principales théories
sont 1) le reflux de la bile dans le canal pancréatique, 2) le reflux du
contenu duodénal dans le canal pancréatique et 3) l’obstruction
distale du canal pancréatique; et comme la sécrétion pancréatique
continue, la pression augmente dans le canal et il s’ensuit une pancréatite.
Bien que l’alcool soit considéré comme une cause majeure de la
pancréatite aiguë, il n’est pas prouvé qu’un excès occasionnel
d’alcool puisse conduire à une crise aiguë. Il semble que
l’ingestion chronique puisse produire une lésion et une sensibilisation
chroniques pouvant provoquer des douleurs intenses même si les quantités
d’alcool sont petites. L’alcool peut causer une lésion directe aux
cellules acineuses de la même façon qu’il porte atteinte aux cellules
hépatiques.
L’hyperlipoprotéinémie de types I, IV et V est associée avec la
majorité des cas de pancréatite liés aux lipides. L’incidence de ce
type de pancréatite varie entre 15 % et 40 %. On a suggéré que
l’hyperlipidémie pouvait être la cause de la pancréatite; toutefois,
les données récentes semblent indiquer qu’une augmentation légère à
modérée des triglycérides sériques est probablement un épiphénomène
de la pancréatite plutôt qu’un facteur causal primaire. L’hypercalcémie
et l’hyperparathyroïdie peuvent aussi causer une pancréatite. Bien
qu’il ait déjà été démontré que l’incidence de la pancréatite
chez les patients atteints d’hyperparathyroïdie varie entre 7 % et 19
%, des observations récentes suggèrent qu’elle est plus près de 1,5
%. Cette discordance peut s’expliquer par la différence entre le degré
ou la durée de l’hyperparathyroïdie et le traitement précoce de
l’hypercalcémie. Les autres causes de pancréatite sont énumérées
dans le tableau 3.
| 4.2 Pancréatite
aiguë |
page
465 |
4.2.1 MANIFESTATIONS CLINIQUES
Les manifestations cliniques de la pancréatite
aiguë vont de la maladie bénigne spontanément résolutive à la maladie
fulminante mortelle. Jusqu’à 80 % des patients guériront sans
histoire; les autres auront des complications graves et un grand nombre
parmi eux mourront. Des évaluations objectives tels les critères de
Ranson (tableau 4)
montrent une bonne corrélation entre le risque de complications majeures
et les décès. Le taux de mortalité global de la pancréatite aiguë se
situe entre 7 % et 20 %. Le taux de mortalité correspond bien à
certaines complications de la maladie telles que le choc et l’hémorragie.
4.2.2 SYMPTÔMES
La pancréatite aiguë provoque une douleur intense et persistante décrite
comme un « coup de poignard »; elle survient brusquement et atteint
rapidement son paroxysme.
|
TABLEAU 4. Facteurs pronostiques défavorables dans la pancréatite
aiguë (critères de Ranson, 1978, modifiés par Hollander et coll.,
1983)
|
Premières 24 heures
Âge > 55 ans
Leucocytose > 16 000
Hyperglycémie, glucose sérique > 200 mg/dL
LDH > 350 unités/L
Après 24 heures
Diminution de l’hématocrite de plus de 10 %
Hypocalcémie (< 2,0 mmol/L)
Hypoxémie pO2 < 60 mm Hg
Hypovolémie
Déficit en bases > 4,0 mmol/L
Amylase > 1 000 |
|
Elle se situe habituellement dans la région
épigastrique et peut irradier directement dans le dos. Elle s’atténue
en position penchée vers l’avant et s’accompagne souvent de nausées
et de vomissements. Selon le siège de l’inflammation, la douleur se
situe dans le quadrant supérieur gauche ou le quadrant supérieur droit.
Si la pancréatite est grave, elle peut provoquer l’état de choc et même
la mort. Souvent, la douleur est de nature dyspeptique et peut être
accentuée par la prise de nourriture. Cela s’explique en partie par le
fait que l’ingestion d’aliments stimule la sécrétion. En général,
la douleur dure trois ou quatre jours. La pancréatite grave peut entraîner
une insuffisance circulatoire périphérique (choc), et le taux de
mortalité s’approche alors de 60 %.
Les nausées et les vomissements récurrents peuvent être dus à un mécanisme
réflexe secondaire à la douleur et surviennent dans plus de 90 % des cas.
Parmi les autres manifestations associées, on observe la
pseudo-obstruction secondaire à un iléus et la distension ou
l’obstruction intestinale secondaire à une masse pancréatique ou à un
pseudokyste. Comme le canal cholédoque traverse la tête du pancréas
avant de parvenir au duodénum, un ictère souvent transitoire peut se
manifester.
4.2.3 SIGNES
Selon la gravité de la pancréatite, le
patient peut sembler être en détresse ou en état de choc. L’ictère
peut être causé par l’oedème de la tête du pancréas ou par
l’obstruction due à un calcul. La tachycardie pourrait être secondaire
à la douleur, à la déplétion volumique ou au processus inflammatoire.
Une température subfébrile pourrait résulter de l’inflammation du
pancréas ou d’une complication, telle la formation d’abcès.
L’examen abdominal peut révéler une sensibilité épigastrique et
abdominale à la palpation accompagnée d’une défense musculaire ou de
rigidité. La coloration bleutée des flancs (signe de Grey Turner) ou de
la région périombilicale (signe de Cullen) indique un épanchement
sanguin provenant de la pancréatite hémorragique dans les plans fasciaux.
Ces signes ne sont pas spécifiques et peuvent survenir dans tous les cas
d’hémorragie rétropéritonéale. Des nodules douloureux rouges
simulant l’érythème noueux peuvent apparaître aux extrémités et
sont attribuables aux lipases circulantes.
4.2.4 COMPLICATIONS
Comme les symptômes et les signes de la
pancréatite aiguë peuvent simuler ceux des troubles intra-abdominaux que
la chirurgie peut corriger, le diagnostic de la pancréatite aiguë est
souvent un diagnostic d’exclusion. Les autres maladies qu’il faut
prendre en considération sont l’ulcère gastro-duodénal perforé, la
thrombose mésentérique, l’occlusion intestinale, l’anévrisme disséquant,
la péritonite, la cholécystite aiguë et l’appendicite. L’élaboration
du diagnostic est complexe puisque l’hyperamylasémie peut survenir dans
les affections autres que l’inflammation pancréatique telles que la
grossesse extrautérine, la parotidite, le cancer du poumon, l’ulcère pénétrant
postérieur, la rupture d’un anévrisme de l’aorte et lorsqu’il y a
prise d’opiacés. Bien qu’une amylasémie supérieure à 1000 unités
ait été signalée surtout dans les cas nécessitant une intervention
chirurgicale (p. ex. une maladie des voies biliaires), cette distinction
n’est pas absolue.
Les atteintes locales comprennent le phlegmon (18 %), l’abcès pancréatique
(3 %), le pseudokyste pancréatique (10 %) et la thrombose du système
porte central. Le phlegmon se caractérise par de l’oedème, de
l’inflammation et de la nécrose, sans structure définie contrairement
à un abcès.
Un phlegmon est causé par une inflammation
intrapancréatique aiguë associée à une stéatonécrose, une nécrose
du parenchyme pancréatique et une nécrose péripancréatique. Cela
survient à la suite de l’agression ischémique causée par une
diminution de l’irrigation sanguine des tissus et par la libération
d’enzymes digestives. Si cette lésion n’est pas éliminée,
l’inflammation s’accroît et se manifeste par une accentuation de la
douleur, de la fièvre et une sensibilité abdominale. Dans les cas
graves, il peut y avoir infection secondaire, un processus appelé nécrose
infectée du pancréas qui survient au cours des deux premières semaines
de la maladie et où le taux de mortalité est élevé. Ce diagnostic peut
être documenté par tomodensitométrie (TDM) et par aspiration percutanée
de la région suivie d’analyses bactériennes et des cultures appropriées.
Dans 3 % des cas de pancréatite aiguë, il apparaît un abcès,
habituellement plusieurs semaines après le début de la maladie. Un abcès
est une collection bien définie de pus qui peut se développer même après
la disparition d’une inflammation aiguë pancréatique.
Un pseudokyste peut se former à la suite de la nécrose pancréatique
et de l’extravasation des sécrétions pancréatiques stimulées dans
les canaux pancréatiques. Il contient du sang et des débris tissulaires.
Le liquide se fige et devient encapsulé par une réaction inflammatoire
et de la fibrose. Les patients éprouvent habituellement de la douleur et
présentent une hyperamylasémie, mais ils peuvent aussi être
asymptomatiques. Une masse abdominale peut aussi être perceptible et
provoquer des symptômes de compression.
Les complications de la pancréatite aiguë sont nombreuses (tableau
5) et correspondent bien à la gravité du processus inflammatoire.
Elles peuvent se manifester par un état de choc (collapsus circulatoire
consécutif à la rétention de fluide rétropéritonéal ou à une hémorragie),
une insuffisance rénale, une insuffisance respiratoire et des troubles métaboliques
graves.
TABLEAU
5. Complications générales de la pancréatite
|
Métaboliques
Hypocalcémie, hyperglycémie, hypertriglycéridémie,
acidose |
Respiratoires
Hypoxémie, atélectasie, épanchement, pneumonite
Maladies respiratoires aiguës |
Rénales
Thrombose rénale artérielle ou veineuse
Insuffisance rénale |
Circulatoires
Arythmies
Hypovolémie et choc; infarctus du myocarde
Épanchement péricardique, thrombose vasculaire |
Digestives
Iléus
Hémorragie digestive causée par un ulcère de
stress; varices gastriques (consécutives à une thrombose de la
veine splénique)
Obstruction gastro-intestinale |
Hépatobiliaires
Ictère
Thrombose de la veine porte |
Neurologiques
Psychose ou encéphalopathie (confusion, délire
et coma)
Embolies cérébrales
Cécité (rétinopathie angiopathique avec hémorragie) |
Hématologiques
Anémie
Coagulopathie intravasculaire disséminée
Leucocytose |
Dermatologiques
Nécrose douloureuse des graisses sous-cutanées |
|
Bien qu’une pancréatite aiguë puisse guérir spontanément, jusqu’à
25 % des crises aiguës sont associées avec une pancréatite grave, et la
mortalité atteint presque 10 %. La majorité des décès surviennent au
cours de la première semaine d’hospitalisation et sont causés par des
complications localisées et générales (systemic) comprenant la
septicémie et l’insuffisance respiratoire. Selon la plupart des études
cliniques réalisées chez les adultes, l’infection du pancréas comme
la cause la plus fréquente de décès, représentant de 70 % à 80 % des
décès.
4.2.5 ÉVALUATION DIAGNOSTIQUE
Le diagnostic de la pancréatite aiguë est
basé sur les observations cliniques et sur l’augmentation des taux sériques
de l’amylase et de la lipase. L’hyperamylasémie dans la pancréatite
aiguë est de courte durée. L’amylase est rapidement éliminée par les
tubules rénaux et peut revenir à la normale dans les 24 heures après
son apparition. Le rapport entre la clairance de l’amylase et
celle de la créatinine était utilisé auparavant pour
le diagnostic de la pancréatite, mais il l’est rarement de nos jours.
Les taux de lipase semblent offrir une sensibilité et une spécificité
supérieures pour le diagnostic de la pancréatite aiguë et peuvent
demeurer élevés plusieurs jours après l’apparition de la douleur. Les
épreuves immunologiques de détermination du trypsinogène ou de
l’immunolipase sont expérimentales et ne donnent pas plus
d’information que la mesure de la lipase sérique.
4.2.6 ÉVALUATION RADIOLOGIQUE
Les clichés simples de l’abdomen sont très utiles; ils peuvent révéler
des calcifications du pancréas, indiquant une affection chronique, ou
encore des lithiases biliaires calcifiées. La présence d’air libre évoque
une perforation alors que la présence de l’empreinte de pouce dans la
paroi intestinale peut indiquer une ischémie mésentérique. Un iléus de
l’estomac, du duodénum ou du jéjunum proximal (organes adjacents au
pancréas) suggère une inflammation pancréatique. De même, quand le côlon
transverse est aussi en iléus, on peut y observer de l’air, mais pas
dans le côlon descendant (signe de séparation du côlon). La
radiographie du thorax peut indiquer une atélectasie ou un épanchement,
touchant plus souvent le lobe inférieur gauche.
Bien que les évaluations cliniques, biochimiques et radiologiques
(clichés simples) suggèrent un diagnostic de pancréatite, l’échographie
et la tomodensitométrie (TDM) sont essentielles et permettent de
confirmer le diagnostic, de fournir une évaluation précoce de l’évolution
de la maladie et de déceler les complications, comme le phlegmon, la
formation d’un pseudokyste ou d’un abcès. Un kyste ou un abcès
peuvent également être drainés par sonde percutanée sous contrôle échographique
ou TDM.
L’observation la plus courante faite à l’échographie ou à la TDM
chez les patients atteints de pancréatite aiguë est l’hypertrophie
glandulaire diffuse. L’échographie révèle une diminution du pouvoir
échogène de l’organe; la TDM révèle une atténuation moindre
provenant de l’oedème des tissus. Souvent, un produit de contraste
administré par voie intraveineuse peut permettre de discerner un
rehaussement uniforme du parenchyme pancréatique. Un examen normal
n’exclut pas la présence d’une affection aiguë. La TDM peut être
normale jusque dans 30 % des cas de pancréatite aiguë non compliquée;
il s’agit habituellement d’une forme bénigne de pancréatite. En présence
d’un calcul ou d’une obstruction de la partie distale du cholédoque,
on peut observer une dilatation du cholédoque et des voies biliaires
intra-hépatiques.
La cholangiopancréatigraphie rétrograde endoscopique (CPRE) comporte
la visualisation, la canulation de l’ampoule de Vater et ensuite
l’injection d’un produit de contraste dans le canal pancréatique et
l’arbre biliaire. Cet examen est habituellement contre-indiqué pendant
la phase aiguë, sauf si la pancréatite est causée par un calcul enclavé
dans le cholédoque. Dans ce cas, une sphinctérotomie et l’excision du
calcul doivent être pratiquées : cette intervention, effectuée dans les
24 heures qui suivent l’admission à l’hôpital, peut entraîner une réduction
notable de la morbidité et de la mortalité.
4.2.7 TRAITEMENT
Les objectifs du traitement de la pancréatite aiguë sont les suivants
: 1) la stabilisation hémodynamique, 2) le soulagement de la douleur, 3)
l’arrêt de l’évolution des lésions et 4) le traitement des
complications locales et générales. Jusqu’à maintenant, il n’existe
pas de traitements médicaux spécifiques capables d’atténuer ou de guérir
l’inflammation du pancréas. C’est pourquoi les interventions thérapeutiques
visent les complications de la maladie.
Une fois le diagnostic établi avec certitude, il faut rétablir la volémie
et surveiller de près les taux d’électrolytes, de calcium, de magnésium
et de glucose dans le sang. Selon la gravité de la crise, la mise en
place d’une sonde urinaire à demeure et l’étroite surveillance du débit
urinaire peuvent s’avérer nécessaires. Des analgésiques tels que la mépéridine
devraient être régulièrement administrés pendant les premiers jours de
la crise. Ils peuvent soulager la douleur, diminuer l’appréhension du
patient et améliorer sa respiration, évitant ainsi des complications
respiratoires comme l’atélectasie. Le risque d’accoutumance aux
narcotiques est minime durant les premiers jours, et la plupart des
patients seront rétablis dans les 72 heures. On doit cesser
l’alimentation par voie orale, et l’aspiration gastrique par voie
nasale est maintenue si l’affection est grave et compliquée par un iléus.
Les cas bénins peuvent être traités sans recours à l’aspiration
s’ils ne présentent que des symptômes légers. L’aspiration
gastrique par voie nasale se justifie empiriquement pour mettre le pancréas
au repos en éliminant les sucs gastriques acides, freinant ainsi la libération
de sécrétine et diminuant la stimulation pancréatique. Cependant, il
n’y a pas de preuve à l’appui de cette affirmation. De même,
l’administration de médicaments qui suppriment l’acidité comme la
cimétidine ne s’est pas révélée bénéfique dans le traitement de la
pancréatite aiguë. L’emploi d’inhibiteurs enzymatiques, tels que
l’inhibiteur trypsique du soja, de même que l’emploi de
prostaglandines et de corticostéroïdes pour limiter les dommages du
pancréas sont sujets à controverse.
L’administration systématique d’antibiotiques n’empêche pas une
pancréatite bénigne ou modérée de progresser. Cependant, si une
augmentation de la fièvre et de la douleur abdominale fait soupçonner un
abcès pancréatique, l’antibiothérapie s’impose sous forme
d’aminoside et de céphalosporine.
L’insuffisance respiratoire peut survenir jusque dans 40 % des cas,
habituellement chez les patients atteints de pancréatite récidivante ou
grave. Dans ces cas, la saturation du sang artériel en oxygène devrait
être surveillée et corrigée. Il faut éviter l’hypervolémie.
L’intubation et la ventilation peuvent s’avérer nécessaires.
Le lavage péritonéal a été recommandé chez les sujets atteints
d’affections graves qui présentent une hypovolémie ou une hypotension
marquée, ou chez ceux dont l’état continue à se détériorer malgré
un traitement médical approprié. Bien que cette technique réduise les
complications rénales et circulatoires, elle ne semble pas modifier les
complications locales.
L’hyperalimentation intraveineuse est préconisée chez les patients
qui continuent à être souffrants et dont les symptômes sont aggravés
après les repas. Si, durant une période de six semaines ou plus, des
complications surviennent, comme un abcès ou une aggravation du phlegmon,
un débridement chirurgical peut être justifié même s’il s’agit
d’une intervention de dernier recours.
| 4.3 Pancréatite
chronique |
page
471 |
La pancréatite chronique est définie
comme une inflammation continue caractérisée par des changements
morphologiques irréversibles, dont la fibrose, la destruction des canaux
pancréatiques, la calcification et l’atrophie cellulaire. L’alcool
est le principal facteur étiologique responsable d’environ 75 % des cas
de pancréatite chronique. Il est rare qu’une pancréatite récidivante
reliée à la lithiase biliaire dégénère en pancréatite chronique. Les
autres causes sont le diabète, la malnutrition protéinocalorique, la
pancréatite héréditaire, la fibrose kystique et la pancréatite
idiopathique.
L’alcool cause une atteinte pancréatique par la formation, dans les
canaux, de bouchons protéiques secondaires à une augmentation de la précipitation
et de la concentration des protéines, avec ou sans calcification. Ces
bouchons provoquent une obstruction et une destruction pancréatique causée
par l’autodigestion. Dans les pays industrialisés, la pancréatite
chronique survient après une longue période (de 6 à 17 ans)
d’ingestion d’alcool, de l’ordre de 150 à 170 g par jour. On sait
que la pancréatite éthylique peut se produire avec une consommation
d’alcool beaucoup moins élevée (aussi peu que 50 g par jour). L’âge
moyen des patients, surtout des hommes, à l’apparition de la maladie
est d’environ 32 ans. En dépit d’une consommation élevée d’alcool,
peu d’alcooliques souffrent de pancréatite chronique, ce qui suggère
que d’autres facteurs viennent potentialiser les effets nocifs de
l’alcool, notamment une alimentation riche en protéines et très riche
ou très pauvre en lipides.
4.3.1 MANIFESTATIONS CLINIQUES
La pancréatite chronique est caractérisée
par une destruction irréversible du pancréas et, sur le plan clinique,
par une douleur abdominale irréductible et une perte des fonctions
exocrines et endocrines du pancréas. La douleur siège dans la partie supérieure
de l’abdomen et irradie dans les régions sous-costales et dans le dos.
Les repas aggravent la douleur tandis que le jeûne l’atténue.
Lorsque la perte de la fonction pancréatique exocrine dépasse 90 %,
il en résulte une mauvaise digestion et une malabsorption. Cela se
manifeste par de la diarrhée de type stéatorrhée (malabsorption des
graisses) et du gonflement abdominal, une créatorrhée (malabsorption des
protéines) et par une perte de poids progressive. Les patients présentent
souvent une perte de tissu adipeux qui se manifeste par
des « chairs pendantes », ce qui est démontré plus objectivement par
la mesure du pli cutané tricipital inférieur à 8 mm chez les hommes et
à 12 mm chez les femmes. De plus, ces patients présentent une fonte
musculaire et de l’oedème indiquant une carence protéique. Une carence
latente en vitamines liposolubles (vitamines A, D, E et K) de même que
des carences en magnésium, en calcium et en acides gras essentiels
peuvent se produire et sont intimement liées au dysfonctionnement de la
digestion des graisses. Une insuffisance endocrine prenant la forme d’un
diabète sucré se manifeste en même temps que l’insuffisance exocrine
ou quelques années plus tard.
4.3.2 COMPLICATIONS
4.3.2.1 Pseudokyste pancréatique
Le pseudokyste pancréatique est une
collection localisée de liquide qui s’accumule à l’intérieur
d’une masse pancréatique ou dans les espaces péripancréatiques à la
suite d’une pancréatite aiguë ou chronique. Le pseudokyste est
habituellement entouré d’une paroi fibreuse non épithéliale et de
tissu de granulation. Sa fréquence varie de 10 % à 50 % chez les
patients souffrant d’une pancréatite grave. Si le pseudokyste dure
moins de six semaines, on dit qu’il est aigu, s’il persiste plus
longtemps, il est qualifié de chronique. Il peut être asymptomatique ou
se manifester par une exacerbation aiguë de pancréatite accompagnée de
douleurs abdominales, de nausées, de vomissements et de perte de poids.
Les pseudokystes peuvent provoquer l’obstruction des viscères
abdominaux, se rompre dans les viscères ou la cavité abdominale, ou
devenir hémorragiques ou infectés. On a constaté que 20 % des patients
guérissent spontanément en six semaines. Les pseudokystes chroniques ou
ceux de plus de 5 cm guérissent rarement d’eux-mêmes. Les patients
asymptomatiques qui ont un pseudokyste persistant devraient être placés
sous observation; une intervention devrait être envisagée si des symptômes
se manifestent. Les pseudokystes peuvent être drainés avec succès en
utilisant une sonde percutanée sous contrôle échographique ou TDM. La
sonde peut devoir être laissée en place pendant plus de six semaines, ce
qui est fréquemment associé avec des infections. Le drainage chirurgical
est parfois nécessaire lorsque le drainage percutané ne réussit pas, ou
en cas de complications des pseudokystes. Si le pseudokyste se situe dans
la tête du pancréas, il peut être drainé par CPRE.
4.3.2.2 Ascite pancréatique
L’ascite pancréatique provient d’une
fuite des sucs pancréatiques dans la cavité péritonéale par une
fistule ou à cause de la rupture d’un pseudokyste. Elle prend de
l’importance graduellement et se traduit par des taux élevés
d’amylase, des douleurs abdominales et une perte de poids. Les régions
sensibles d’adiponécrose sous-cutanée sont dues aux taux élevés de
lipase pancréatique circulante.
4.3.2.3 Obstruction du cholédoque
La compression du cholédoque est une autre
manifestation de la pancréatite chronique, mais elle provoque rarement
une obstruction importante. Puisque le cholédoque distal traverse la tête
du pancréas, une inflammation de la glande accompagnée d’oedème ou de
fibrose peut le rendre plus étroit.
On a cru que le cancer du pancréas était plus répandu chez les
patients atteints de pancréatite chronique, mais il semble maintenant que
la fréquence soit la même que dans la population en général. Le cancer
du pancréas peut se présenter comme une pancréatite.
4.3.3 ÉVALUATION DIAGNOSTIQUE ET
RADIOLOGIQUE
Le diagnostic de la pancréatite chronique
est simple lorsque la maladie est à un stade avancé, surtout en présence
de preuves radiologiques, telles que les calcifications observées
exclusivement dans le système canalaire sur des clichés abdominaux sans
préparation, par échographie ou par tomodensitométrie. Jusqu’à 30 %
des patients atteints de pancréatite chronique présentent ces signes
radiologiques. Bien que l’échographie puisse révéler une augmentation
du volume pancréatique, une dilatation canalaire ou des pseudokystes (figure
5), ces observations sont plus évidentes à la tomodensitométrie
(figure 6). Les
anomalies canalaires associées avec la pancréatite chronique peuvent
aussi être mises en évidence par pancréatographie rétrograde
endoscopique. Dans une maladie bénigne à modérée, les signes peuvent
être subtils; l’aspect peut même être normal. Dans une maladie plus
grave, les canaux sont rétrécis et dilatés et les canalicules latéraux
sont sténosés et ectasiques. L’examen peut révéler un canal de
Wirsung tortueux contenant des calculs ou des bouchons protéiques, ou une
obstruction du canal cholédoque (figure
7). Ces changements ne présentent pas nécessairement un lien étroit
avec le degré d’insuffisance pancréatique, d’où la nécessité des
études de la fonction pancréatique.
Les seules épreuves qui mesurent précisément la fonction pancréatique
dans une pancréatite chronique sont les épreuves directes par tubage,
lesquelles mesurent la réponse du pancréas à divers stimulants. La
manifestation la plus courante est une baisse de la concentration de
bicarbonate (< 50 mEq/L) et une diminution du volume des sécrétions.
4.3.4 TRAITEMENT
Le principal objectif du traitement de la
pancréatite chronique est de soulager la douleur, de maintenir un état
nutritionnel adéquat et d’atténuer les symptômes associés avec la stéatorrhée
tels que les douleurs abdominales, le gonflement et la diarrhée.
Dans la pancréatite chronique, le mécanisme de la douleur n’est pas
connu. L’abstention d’alcool peut diminuer la fréquence et la gravité
des crises douloureuses. Les repas copieux composés d’aliments riches
en graisses devraient être évités. Puisque la douleur atteint son
paroxysme après l’absorption de nourriture, des analgésiques devraient
être administrés avant les repas. L’usage continuel de narcotiques
conduit souvent à l’accoutumance, ce qui vient compliquer le traitement
de la douleur. D’importantes quantités d’extraits pancréatiques
peuvent réduire la fréquence et la gravité de la douleur chez les
patients qui ne présentent pas une obstruction des canaux. Ces enzymes
semblent supprimer la sécrétion du pancréas exocrine, mettant ainsi le
pancréas au repos et soulageant la douleur. L’hormonothérapie pancréatique
substitutive est administrée aux repas et au coucher. Les sujets qui répondent
à ce traitement sont plutôt des femmes d’âge moyen atteintes de pancréatite
idiopathique de forme légère ou modérée. Ces sujets ont un débit en
bicarbonate qui tend à dépasser 55 mEq/L et un taux normal
d’absorption des graisses. Par contre, les patients atteints d’une
pancréatite chronique plus grave dont le débit maximal en bicarbonate
est inférieur à 50 mEq/L répondent moins bien à ce traitement.
Chez les patients souffrant d’une douleur irréductible et ne répondant
pas au traitement médical, une intervention chirurgicale peut être
utile. Lorsque le canal pancréatique de Wirsung présente une dilatation
et des zones obstruées, une pancréatojéjunostomie longitudinale peut
procurer un soulagement immédiat de la douleur. Lorsque le canal est étroit,
une résection partielle du pancréas peut maîtriser la douleur chez une
certaine proportion de patients. Bien que l’intervention chirurgicale
procure un soulagement de la douleur chez certains patients, ses bienfaits
à long terme sont limités parce que la douleur est récurrente dans la
majorité des cas. L’insertion d’une endoprothèse dans le canal de
Wirsung est une solution de rechange au drainage chirurgical. Bien que
cette approche soit prometteuse, son bienfait à long terme n’a pas été
démontré.
L’octréotide, analogue de la somatostatine à action prolongée,
semble atténuer la douleur de la pancréatite chronique. Il agit en
supprimant la sécrétion pancréatique, mettant par conséquent le pancréas
au repos. Le rôle de ce médicament demeure incertain.
L’administration d’enzymes pancréatiques à délitage entérique
à fortes doses demeure le principal traitement de la stéatorrhée pour
la majorité des patients atteints de pancréatite idiopathique ou éthylique.
Cela améliore la digestion des graisses, augmente l’absorption et
permet une augmentation de poids mais ne corrige pas complètement la stéatorrhée.
La créatorrhée est plus facilement corrigée que la stéatorrhée, car
la trypsine est plus résistante à l’inactivation des acides que ne le
sont les lipases. Le plus grand obstacle à la correction de la stéatorrhée
est la destruction des enzymes dans l’estomac, d’où une quantité
insuffisante d’enzymes actives libérées dans le duodénum.
Les enzymes pancréatiques de substitution proviennent du pancréas du
porc et contiennent un mélange de protéases, de lipase et d’amylase
ainsi que diverses enzymes normalement présentes dans les sécrétions
pancréatiques. Les différentes préparations varient selon
l’importance de l’activité de la lipase et la méthode de libération
des enzymes (p. ex. les comprimés, capsules ou microsphères à délitement
entérique).
TABLEAU 6. Causes de l’échec
du traitement médicamenteux de remplacement
|
| Diagnostic erroné (stéatorrhée
non pancréatique comme la sprue, la prolifération bactérienne)
Manque de fidélité au traitement
Administration du médicament au
mauvais moment (doit être pris aux repas)
Fluctuation dans la teneur
enzymatique du médicament de remplacement ou perte de puissance
enzymatique (quantité inadéquate d’enzymes)
Inactivation des enzymes par les sucs
gastriques ou par les rayons du soleil |
|
Le traitement par ces enzymes est
permanent. Les enzymes pancréatiques sont inactivées
à un pH égal ou inférieur à 4, c’est pourquoi les préparations à délitement
entérique telles que Pancreasemc ou Cotazym®
peuvent être appropriées. Chez les patients qui ne répondent pas bien
au traitement, l’administration aux repas d’un inhibiteur des récepteurs
H2 de l’histamine (cimétidine, ranitidine ou famotidine) ou
d’antiacides peut annuler l’effet défavorable de l’acide sur les
enzymes. Les causes de l’échec de l’administration d’un supplément
enzymatique sont énumérées dans le tableau
6.
Une hypersensibilité aux enzymes pancréatiques a été signalée chez
les patients allergiques aux protéines de porc. L’hyperuricosurie peut
survenir chez les patients recevant de fortes doses d’extraits pancréatiques
bien que cette relation ait été mise en doute dans des rapports récents.
Une relation existerait entre la concentration d’urates dans l’urine
et la gravité de la pancréatite. Il semble que les enzymes pancréatiques
administrées par voie orale puissent se lier à l’acide folique et
ainsi en altérer l’absorption, mais la signification clinique n’est
pas évidente. Les vitamines liposolubles telles que les vitamines A et E
sont très peu absorbées dans les cas de stéatorrhée comportant une
perte de plus de 20 g de graisses par jour. La malabsorption de la
vitamine D et du calcium est à l’origine de l’ostéopénie et de la tétanie.
La vitamine K est également mal absorbée, mais une manifestation hémorragique
survient rarement. Jusqu’à 40 % des patients atteints de pancréatite
chronique souffrent de malabsorption de la vitamine B12 , même
si la carence en vitamines B12 est rare. Cette malabsorption
semble être attribuable à l’échec du clivage du facteur R du complexe
facteur intrinsèque-vitamine B12 , ce qui empêche
l’absorption de la vitamine B12 .
  
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