1. MALADIE LITHIASIQUE Les calculs biliaires (lithiase biliaire ou cholélithiase) sont la cause la plus courante de maladie des voies biliaires chez ladulte; de 20 à 30 millions de personnes souffrent de cette affection en Amérique du Nord. Environ un homme sur cinq et une femme sur trois présenteront un jour une lithiase biliaire. Au Canada, la cholélithiase constitue un risque important pour la santé, car elle est responsable denviron 130 000 admissions à lhôpital et de 80 000 cholécystectomies par année. La cholécystectomie vient au deuxième rang parmi les interventions chirurgicales pratiquées le plus souvent au Canada et aux États-Unis, où elle est effectuée six ou sept fois plus souvent quau Royaume-Uni ou en France. Bien que la fréquence de la lithiase biliaire diffère entre les pays et les régions, elle est élevée en Europe de lOuest et en Amérique du Nord (tableau 1). Larrivée récente de la cholécystectomie laparoscopique a contribué à accroître le recours à lintervention chirurgicale. Cette variance laisse supposer une utilisation excessive de notre système de soins de santé, surtout si lon considère quaussi peu que 20 % des patients deviennent symptomatiques.
Il existe deux grands types de calculs
biliaires (tableau 2).
Les calculs pigmentaires peuvent
être subdivisés en 1) calculs pigmentaires noirs qui
comprennent un polymère linéaire de la bilirubine, de grandes quantités de sels de calcium sous forme de phosphate et de carbonate (rendant 50 % de ces calculs radio-opaques) et seulement quelques
traces de cholestérol; 2) calculs pigmentaires bruns,
constitués en grande partie de bilirubinate de
calcium, un polymère amorphe, et de sels calciques dacides gras, ce qui explique leur friabilité terreuse.
1.2.1 CALCULS DE CHOLESTÉROL La formation des calculs de cholestérol compte trois étapes (figure 1). 1.2.1.1 Étape chimique La bile sécrétée par le foie devient sursaturée en cholestérol. Cette bile anormale contient un excès de cholestérol par rapport aux agents solubilisants, notamment les sels biliaires et le phospholipide lécithine. Cette étape peut se manifester dès la puberté et est souvent associée à lobésité. Le foie, peut-être en raison dune programmation génétique, produit une bile sursaturée à cause dune diminution de la sécrétion de sels biliaires ou dune augmentation de la sécrétion de cholestérol, voire des deux à la fois. Lobésité est associée avec une sécrétion excessive de cholestérol. En présence dune affection ou dune défectuosité de liléon, la malabsorption des sels biliaires interrompt la circulation entéro-hépatique, réduit le retour hépatique de ces sels et, par conséquent, en diminue la sécrétion. La réduction du flux biliaire dans le foie produit une bile lithogène contenant une quantité excessive de cholestérol. 1.2.1.2 Étape physique Le cholestérol en excès produit dans la solution un précipité sous forme de microcristaux. Un facteur de nucléation (p. ex. la mucine) sécrété dans la bile accélère cette précipitation déjà assez rapide, mais ce facteur peut aussi faire défaut. 1.2.1.3 Développement des calculs biliaires Les microcristaux de cholestérol
précipités dans la bile sont retenus dans la vésicule
biliaire et sagglomèrent pour former des calculs macroscopiques, parce que chez les sujets qui développent des calculs,
lépithélium vésiculaire sécrète un excès de
mucus riche en mucine, une glycoprotéine. Ce gel muqueux
crée une capsule colloïdale qui emprisonne les microcristaux de cholestérol, les empêchant dêtre éjectés de la vésicule
biliaire. La mucine sert aussi de charpente pour
laddition dautres cristaux. Un manque de contractilité des muscles lisses de la vésicule biliaire a pour conséquence
dentraver lévacuation de cette matière
solide.
La « boue biliaire » est composée de
bilirubinate de calcium, de micro-cristaux de
cholestérol et de mucine. À léchographie, la boue biliaire consiste en une matière échogène qui sétale en couches mais ne
projette pas dombre acoustique, contrairement aux
calculs. La boue biliaire se forme dans des conditions qui
favorisent une stase dans la vésicule biliaire, comme au cours de la grossesse ou de la nutrition parentérale totale. Souvent
asymptomatique et sujette à disparaître, la boue dans
la vésicule biliaire peut engendrer une douleur de
type biliaire, se transformer en calculs ou encore provoquer une pancréatite. 1.2.2 CALCULS PIGMENTAIRES En Amérique du Nord, les calculs pigmentaires noirs constituent environ 15 % des calculs biliaires présents au moment de lintervention chirurgicale (cholécystectomie). Ils sont fréquemment associés avec lhémolyse ou avec la cirrhose alcoolique (tableau 3). Leur formation repose fondamentalement sur une sécrétion excessive de bilirubine dans la bile. Les calculs pigmentaires bruns sont associés avec une infection (souvent attribuable à un rétrécissement) ou stagnation avec infestation (p. ex. douves du foie) des voies biliaires, ce qui prédispose à la cholangite chronique et éventuellement au cholangiocarcinome. Linfection et linflammation augmentent la concentration en b-glucuronidase, enzyme qui déconjugue la bilirubine; la bilirubine libre qui en résulte se polymérise et se lie au calcium pour former du bilirubinate de calcium dans les canaux biliaires.
Les calculs biliaires grossissent au rythme
denviron 1 à 2 mm par année au cours dune
période de 5 à 20 ans avant que les symptômes ne se manifestent. La lithiase biliaire est souvent « silencieuse » sur le plan
clinique et est découverte au hasard dune
échographie de pratique courante réalisée à dautres fins. La plupart des patients porteurs de calculs biliaires (80 %) ne
présenteront jamais de symptômes. Dans les cas où
les patients deviennent symptomatiques, ils éprouvent
ordinairement des douleurs biliaires au cours des 5 à 10
premières années. Les complications viennent du fait que, selon le cas, les calculs obstruent :
La colique biliaire survient lorsque lobstruction causée par un calcul produit une distension soudaine de la vésicule ou des voies biliaires, voire des deux à la fois. Le terme « colique » est inapproprié puisque la douleur abdominale naugmente ni ne diminue de façon spasmodique. Elle débute au contraire de façon brutale, sintensifie rapidement et demeure constante pendant 1 à 3 heures avant de disparaître graduellement en 30 à 90 minutes, pour ne laisser quun vague malaise. Sa durée peut être inférieure à 1 heure, mais elle est toujours supérieure à 15, 30 minutes. Bien que la douleur biliaire puisse se manifester après un repas gras ou épicé, ce genre d« intolérance postprandiale aux graisses » nest pas spécifique à la maladie des voies biliaires. La colique biliaire siège habituellement au niveau de lépigastre ou de lhypocondre droit (quadrant supérieur droit de labdomen). Transmise par les nerfs splanchniques, la douleur biliaire, comme la douleur angineuse, peut irradier vers le dos, lomoplate droite, la pointe de lépaule, le long du bras ou dans le cou. La douleur peut aussi se limiter au dos. Il faut habituellement recourir à des analgésiques pour la soulager. Les épisodes douloureux surviennent de façon irrégulière, séparés par des accalmies de quelques jours à quelques années. Lintensité de cette douleur viscérale varie également; la colique biliaire siège profondément et nest pas aggravée par le mouvement. Le patient est habituellement agité et peut présenter des symptômes vasomoteurs comme la transpiration et la pâleur. La crise aiguë saccompagne souvent de nausées et de vomissements. Il ny a ni fièvre ni frissons, sauf en cas dinfection.
Un épisode de colique biliaire
saccompagne parfois dune sensibilité à la palpation
de lhypocondre droit ou de lépigastre. La douleur disparaît au cours de la crise ou souvent peu après. Il ny a aucun signe
dirritation péritonéale. Souvent,
lexamen physique est tout à fait normal.
Les
épreuves de laboratoire sont habituellement normales. Chez 10 % à 20 % des patients, on peut observer une légère hausse des taux
sériques de bilirubine, de phosphatases alcalines, des
aminotransférases (AST et ALT) ou de g-glutamyl
transpeptidase (GGT).
Entre les crises, le patient se
sent bien. Les analyses biochimiques de la fonction
hépatique sont normales. La maladie demeure stable pendant de nombreuses années. Le patient qui éprouve de fréquents épisodes de douleur biliaire continuera probablement à les subir de la même
façon.
Une douleur de 6 à 12 heures, surtout
lorsquelle saccompagne de vomissements répétés
ou de fièvre, suggère une cholécystite ou une pancréatite (tableau 4). Au contraire, la douleur
abdominale et le ballonnement soulagés par la
défécation évoquent le syndrome du côlon irritable.
La radiographie établit le diagnostic de la lithiase (sauf si laffection est symptomatique). Un cliché simple de labdomen permet de découvrir de 10 % à 15 % des calculs à forte teneur en calcium, qui se projettent dans lhypocondre droit sous forme dopacités. Léchographie est la méthode la plus sensible et la plus spécifique pour déceler les calculs biliaires (images échogènes projetant une ombre acoustique) ou un épaississement de la paroi vésiculaire (signe dune inflammation). Dans les cas où lon soupçonne une cholécystite aiguë, la choléscintigraphie (HIDA) sera utile au diagnostic parce que la présence dun calcul obstruant le canal cystique empêchera de visualiser la vésicule biliaire.
1.6.1 TRAITEMENT MÉDICAL 1.6.1.1 Traitement symptomatique Le traitement doit être essentiellement abstentionniste chez les adultes porteurs de lithiase biliaire asymptomatique, puisque la plupart néprouveront jamais de problèmes. Pour les patients qui présentent des symptômes bénins sans complications importantes, ou qui sopposent ou ne sont pas aptes à subir une intervention chirurgicale, le traitement médical offre des techniques destinées à dissoudre, à fragmenter ou à extraire les calculs. 1.6.1.2 Traitement dissolvant 1.6.1.2.1 Dissolution par les acides biliaires Administrés par voie orale, les acides biliaires peuvent dissoudre les calculs de cholestérol. Deux acides biliaires, lacide chénodésoxycholique et lacide ursodésoxycholique permettent de réduire la saturation en cholestérol. Les calculs doivent être translucides aux rayons X, et vraisemblablement composés de cholestérol; de plus la vésicule biliaire doit être fonctionnelle (c.-à-d. se remplir et se vider par un canal cystique libre) afin que les calculs baignent dans une bile non saturée. La fonction de la vésicule biliaire peut être évaluée soit par visualisation, au moyen de la cholécystographie orale ou de la choléscintigraphie, soit par léchographie qui permettra de déceler une modification du volume de la vésicule après un repas riche en graisses. On a rapporté un taux de succès de dissolution variant entre 13 % et 80 % sur une période de un à deux ans. Le taux de succès dépend grandement de la grosseur des calculs. Les calculs doivent être inférieurs à 1,5 cm de diamètre. On obtient les meilleurs résultats avec les petits calculs. Le patient idéal présente des calculs minuscules (< 0,5 cm), flottants à la cholécystographie orale, signe dune faible teneur en calcium. Le taux de succès dépasse alors 80 %. On obtient de moins bons résultats avec les calculs volumineux et chez les sujets obèses. Lacide chénodésoxycholique (15 mg/kg/j), bien que moins cher, entraîne des effets indésirables importants, dont une diarrhée liée à la dose et des troubles hépatiques. Lacide ursodésoxycholique administré à raison de 8 à 10 mg/kg/j constitue par contre le médicament de choix, sans compter quil réduit également la fréquence des épisodes de colique hépatique. Un traitement dassociation par ces deux agents à des doses moindres peut se révéler tout aussi efficace et sûr. Le traitement par lacide désoxycholique peut causer une calcification des calculs biliaires, annulant ainsi la dissolution; le traitement dassociation évite ce problème. De 15 % à 20 % des patients peuvent bénéficier du traitement par lacide ursodésoxycholique. Même si les calculs ont été dissous avec succès, une récidive de la lithiase surviendra chez 50 % des patients qui ont cessé le traitement, mais la majorité dentre eux demeureront asymptomatiques. Il est possible de prévenir la formation de calculs chez les patients présentant un risque chirurgical élevé, comme chez les obèses soumis à une perte de poids rapide par dérivation gastrique ou régime hypocalorique très strict. 1.6.1.2.2 Lithotripsie par ondes de choc Comme la surface des calculs revêt une importance cruciale pour le succès de la dissolution, on peut procéder à une première fragmentation des calculs au moyen de la lithotripsie par ondes de choc et administrer par la suite un traitement aux acides biliaires en vue de dissoudre les fragments résiduels. La fragmentation par ultrasons entraîne un faible taux de complications (pancréatite dans 1 % des cas, douleur biliaire dans 40 % des cas). Le canal cystique doit être libre (c.-à-d. que la vésicule biliaire doit être fonctionnelle à la cholécystographie orale ou la choléscintigraphie). En moins de un an, les débris auront été dissous avec succès par un acide biliaire pris par voie orale chez 60 % à 80 % des patients. Les meilleurs résultats (taux de succès allant jusquà 95 %) ont été obtenus dans les cas où il ny avait quun seul calcul mesurant 2 cm de diamètre. Là encore, seulement 20 % de tous les patients sont admissibles au traitement. Il est possible que la lithiase réapparaisse (on observe un taux de récidive aussi bas que 15 %). 1.6.2 CHOLÉCYSTECTOMIE 1.6.2.1 Cholécystectomie ouverte Par cholécystectomie ouverte, on entend la nécessité de procéder à une incision pour accéder à la cavité abdominale, ce qui permet une visualisation directe et lopération. Au contraire, la technique laparoscopique fait appel à lendoscopie et implique de minuscules incisions. La cholécystectomie constitue le traitement de choix de la maladie lithiasique. Lopération est relativement sûre, avec un taux de mortalité inférieur à 0,5 % lorsquelle est effectuée dune façon non urgente dans les cas de colique biliaire. Le taux de mortalité atteint 3 % dans le cas dune opération urgente dune cholécystite aiguë ou dinterventions sur le cholédoque; il est encore plus élevé chez les personnes âgées. 1.6.2.2 Cholécystectomie laparoscopique Cette technique permet de voir le contenu
abdominal à laide dun laparoscope, la
cavité péritonéale étant insufflée de gaz. Les instruments sont introduits dans la cavité abdominale grâce à trois trocarts insérés dans
la paroi abdominale afin de procéder aux manipulations
chirurgicales. Dans 5 % des cas, la procédure doit
être transformée en cholécystectomie ouverte à cause de difficultés techniques. La cholécystectomie laparoscopique soulève un vif enthousiasme pour plusieurs raisons : les douleurs
postopératoires sont moindres, les cicatrices sont
minuscules, le séjour à lhôpital est court (environ deux jours) et, enfin, le retour au travail est rapide. Dans certains cas, on
peut même pratiquer lintervention en clinique
externe. Son inconvénient est un taux de complications
un peu plus élevé, particulièrement en cas de lésion et de rétention de calculs dans le cholédoque; lintervention comporte aussi
un risque dabus. La cholécystectomie
laparoscopique est maintenant la norme pour les
interventions non urgentes et pour la plupart des cas de cholécystite aiguë.
Lintervention
chirurgicale est indiquée en présence de symptômes significatifs (p. ex. visites répétées à lurgence pour être soulagé
par ladministration de narcotiques) ou si des
complications surviennent. La cholécystectomie prophylactique nest pas recommandée, sauf dans les rares cas où lon soupçonne un carcinome de la vésicule biliaire (p. ex. présence de
calculs volumineux > 3 cm ou de calcifications
de la paroi de la vésicule biliaire : vésicule porcelaine). Lintervention ne devrait pas être pratiquée chez les porteurs de calculs
asymptomatiques.
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