
 
12. ASCITE
F. Wong et L. Blendis |
page
599 |
L’ascite est une accumulation décelable
de liquide libre dans la cavité péritonéale. Le liquide ascitique
provient du compartiment vasculaire desservant les viscères hépato-splanchniques.
Deux facteurs sont importants dans la formation de l’ascite : une
augmentation de la quantité totale d’eau et d’électrolytes dans
l’organisme et une augmentation de la pression portale sinusoïdale.
Dans la cirrhose, il est probable que le dysfonctionnement hépatique et
la pression portale sinusoïdale envoient tous deux aux reins le message
de retenir l’excès de sodium et de liquide, tandis que l’hypertension
portale contribue à localiser l’excédent de liquide dans la cavité péritonéale
plutôt qu’à la périphérie. L’hypertension portale seule sans
dysfonctionnement hépatique entraîne rarement une ascite.
La pathogenèse de l’ascite demeure
controversée. La « théorie du remplissage insuffisant » avance que
l’ascite survient comme une manifestation primaire. La séquestration de
liquide dans la cavité péritonéale, résultant de modifications des
forces de Starling dans la circulation splanchnique, entraîne une réduction
du volume circulant. En retour, cette diminution aboutit à une
stimulation des systèmes nerveux sympathique et rénine-angiotensine-aldostérone,
ce qui favorise la rétention hydro-sodique d’origine rénale. D’un
autre côté, la « théorie du remplissage excédentaire » affirme que
la rétention sodique d’origine rénale est le facteur déclenchant.
Cela peut être dû à la production accrue d’un facteur de rétention
sodique ou à la synthèse réduite d’un facteur natriurétique par le
foie malade. Le volume circulant est augmenté. En présence de forces de
Starling anormales dans la circulation splanchnique, le liquide retenu se
loge de préférence dans la cavité péritonéale sous forme d’ascite.
Plus récemment, l’hypothèse de la vasodilatation artérielle périphérique
a été avancée; elle fait appel à des éléments des deux théories,
celle du remplissage insuffisant et celle du remplissage excédentaire.
Selon cette hypothèse, dans la cirrhose, la vasodilatation artérielle amène
une diminution de la résistance vasculaire dans les circulations
splanchnique et systémique, diminution accompagnée d’une accumulation
locale de sang dans la circulation splanchnique, ce qui entraîne une réduction
du volume de sang artériel efficace. En retour, cela active les systèmes
vasopresseurs neurohumoraux, favorisant la rétention hydro-sodique
d’origine rénale dans un effort pour restaurer le volume de sang artériel
efficace et maintenir la tension artérielle. Lorsque la réabsorption rénale
accrue du sodium ne peut compenser la vasodilatation artérielle, il se
produit un remplissage artériel insuffisant. Alors, s’amorce la série
d’activations en cascade des divers systèmes vasopresseurs
neurohumoraux conduisant à une augmentation de la rétention sodique et,
finalement, l’ascite se forme ( figure
13 ).
La vasodilatation artérielle est aussi à
l’origine de la circulation hyperdynamique souvent évidente dans la
cirrhose. Cette circulation se traduit cliniquement par un accroissement
du débit cardiaque, par un pouls bondissant, une grande tension artérielle
différentielle et une hypotension systémique. Des vasodilatateurs
produits localement peuvent être en cause. Plus récemment, il a été
avancé que l’endotoxémie chronique associée avec la cirrhose peut
stimuler la synthèse et la libération d’un puissant facteur relaxant
d’origine endothéliale, l’oxyde nitrique, ce qui entraîne une
vasodilatation dans les circulations splanchnique et systémique.
Sur le plan clinique, la première
manifestation de l’ascite est une augmentation du volume de l’abdomen
accompagnée d’un gain pondéral. Le liquide péritonéal de volume inférieur
à 2 L est difficile à déceler cliniquement et l’échographie par les
ultrasons est utile pour définir de petites quantités d’ascite. Le
patient est jaunâtre et il accuse une déplétion intravasculaire. La
fonte musculaire est importante. L’abdomen est tendu, et présente
souvent une plénitude dans les flancs et un ombilic éversé. Il y a
souvent un oedème scrotal. Les veines tendues de la paroi abdominale qui
rayonnent à partir de l’ombilic signalent la présence d’une
circulation collatérale porto-systémique. Le premier signe de l’ascite
est la matité déclive à la percussion des flancs. Une matité mobile et
un frémissement du liquide signifient qu’il y a plus de liquide.
Un épanchement pleural, habituellement du
côté droit, s’observe chez un faible pourcentage de patients
ascitiques. Il est dû à la présence d’une anomalie diaphragmatique
qui permet au liquide ascitique de passer dans la cavité pleurale.
Un examen du liquide ascitique par ponction
exploratrice doit être pratiqué dès la première manifestation ou
lorsque l’état clinique du patient subit une altération, telle
qu’une augmentation soudaine de la quantité de liquide ascitique, une
aggravation de l’encéphalopathie ou la présence de fièvre. Le but de
cet examen est d’éliminer la possibilité d’autres complications
telles qu’une péritonite bactérienne spontanée, une tuberculose ou un
carcinome hépatocellulaire. L’analyse du liquide ascitique doit
comporter une numération des leucocytes polynucléaires, une détermination
des concentrations de protéines et d’albumine, et l’inoculation
directe d’au moins 10 mL de liquide ascitique dans chaque flacon de
culture de sang recueilli au chevet du malade pour rechercher une bactériémie.
Un gradient entre l’albumine sérique et l’albumine ascitique qui est
supérieur à 11 g/L correspond à une ascite cirrhotique plutôt qu’à
une ascite maligne. Une forte teneur en protéines peut être associée
avec un syndrome de Budd-Chiari ou peut s’observer dans l’ascite pancréatique.
Une numération des leucocytes polynucléaires supérieure à 250 m
L est diagnostique d’une péritonite bactérienne spontanée.
Bien que le repos au lit entraîne une
redistribution du liquide de l’organisme, il est nécessaire de
restreindre l’apport hydro-sodique pour mobiliser l’ascite. Le patient
se voit habituellement prescrire un régime sans addition de sel,
contenant 2 g (100 mmol) de sodium par jour et son poids est soumis à une
surveillance quotidienne rigoureuse. La mesure du diamètre de l’abdomen
n’est pas fiable, car la distension gazeuse est fréquente. Une
mobilisation trop rapide du liquide provoque une détérioration de la
fonction rénale; il faut viser une perte pondérale de 0,5 kg/jour. Les
patients qui présentent un oedème périphérique peuvent montrer une
mobilisation plus rapide du liquide, car le liquide oedémateux peut
facilement être absorbé pour restaurer le volume intravasculaire.
Un traitement par les diurétiques est
habituellement nécessaire en plus de la restriction de sel et de liquide.
Le diurétique d’épargne potassique qu’est la spironolactone peut être
administré en une seule dose commençant à 100 mg par jour; puis la dose
peut être augmentée de 100 mg par semaine jusqu’à atteindre 400 mg
par jour si la réponse est insuffisante. Comme la spironolactone a un début
d’action lent, il n’est pas nécessaire de faire des ajustements fréquents
de la posologie. Chez les cirrhotiques, sa demi-vie peut être aussi
longue que 10 jours; par conséquent, son action cesse aussi lentement et
les patients doivent encore rester sous surveillance une fois qu’on a
cessé de l’administrer. L’un des effets secondaires inacceptables de
la spironolactone est une gynécomastie douloureuse. Il existe d’autres
diurétiques d’épargne potassique, tels que l’amiloride et le triamtérène,
qui sont moins puissants mais qui représentent des substituts acceptables.
Si ces diurétiques ne donnent pas de résultats et que le patient
respecte l’apport de sodium prescrit, un diurétique dit « de l’anse
», comme le furosémide, est ajouté. Les anomalies des électrolytes
sont fréquentes au cours d’un traitement diurétique et doivent faire
l’objet d’une surveillance régulière. L’hypokaliémie et
l’alcalose hypochlorémique peuvent précipiter une encéphalopathie.
Une diurèse trop rapide peut aboutir à une hyperazotémie et au syndrome
hépatorénal.
L’ascite rebelle se définit comme
l’ascite qui ne répond pas à 400 mg de spironolactone ou à 30 mg
d’amiloride plus une dose maximale de 120 mg de furosémide par jour
pendant deux semaines. Le manque de fidélité à la restriction sodique
imposée est une cause majeure et souvent négligée d’ascite résistante,
et un interrogatoire minutieux du patient et de ses proches s’avère
souvent nécessaire pour confirmer l’existence de cette cause. Parmi les
autres causes d’ascite résistante figurent l’apparition d’une péritonite
bactérienne spontanée, un carcinome hépatocellulaire et une pathologie
rénale intrinsèque. Une ascite rebelle sans cause sous-jacente signale
habituellement la présence d’une cirrhose avancée, associée avec un
pronostic sombre, le taux de survie à deux ans n’étant que de 50 %. La
ponction d’un fort volume de liquide est maintenant reconnue comme un
traitement sûr et efficace de l’ascite rebelle. La ponction d’un
volume de liquide ascitique allant jusqu’à 5 L, non accompagnée de la
perfusion concomitante de substituts du plasma sanguin tels que
l’albumine concentrée, est sans danger chez les patients non oedémateux.
De plus gros volumes de liquide peuvent être retirés chez les oedémateux.
Cependant, les ponctions répétées peuvent ne pas se révéler pratiques
chez tous les patients accusant une ascite rebelle, et il faut envisager
de pratiquer une dérivation péritonéo-veineuse au moyen de la valve de
Le Veen chez des patients sélectionnés pourvus d’une bonne réserve hépatique.
Cette intervention peut avoir une efficacité spectaculaire pour tarir
l’ascite, mais elle est suivie d’un taux de morbidité et de mortalité
plus élevé chez les patients atteints d’une hépatopathie décompensée.
Une chirurgie abdominale antérieure, une péritonite bactérienne spontanée
et de grosses varices constituent des contre-indications relatives de ce
procédé. Les complications précoces sont un oedème pulmonaire et une
coagulopathie intravasculaire disséminée. Parmi les complications
tardives, se trouvent la thrombose de la veine cave supérieure,
l’infection, le blocage ou le déplacement de la dérivation, toutes ces
complications nécessitant la suppression immédiate de la dérivation.
Pour les patients chez qui cette intervention est justifiée, la dérivation
au moyen de la valve de Le Veen, en plus d’améliorer le traitement de
l’ascite, peut apporter beaucoup plus de bien-être et permettre un
meilleur état nutritionnel. Plus récemment, une dérivation porto-systémique
intra-hépatique transjugulaire s’est révélée un moyen efficace de
traiter l’ascite réfractaire. Cette méthode consiste à créer une
voie de communication entre une branche de la veine hépatique et une
branche de la veine porte maintenue ouverte par une endoprothèse métallique.
Chez ces patients, la greffe du foie doit toujours être prise en considération
comme option thérapeutique.
| 12.1 Péritonite
bactérienne spontanée |
page
604 |
La péritonite bactérienne spontanée est
une complication fréquente et souvent mortelle de la cirrhose. Dans ce
syndrome clinique, l’ascite s’infecte en l’absence d’une cause déterminable
de péritonite. L’augmentation de la fréquence de ce syndrome, au cours
de la dernière décennie, peut être due au fait qu’il soit diagnostiqué
plus souvent. Il est particulièrement fréquent chez les patients qui ont
une cirrhose gravement décompensée avec ictère. Dans la plupart des cas,
l’infection se produit après l’entrée à l’hôpital. Environ un
tiers des cas sont asymptomatiques; par conséquent, le clinicien ne doit
pas hésiter à pratiquer une ponction diagnostique. Typiquement, la péritonite
bactérienne spontanée se manifeste par de la fièvre ou une douleur
abdominale, ou les deux à la fois. Elle peut aussi être atypique et se
traduire seulement par une aggravation de l’encéphalopathie ou du
dysfonctionnement rénal. Le diagnostic de la péritonite bactérienne
spontanée se fait à l’aide d’une ponction d’ascite diagnostique.
L’obtention des résultats positifs des cultures peut prendre 48 heures
et la coloration du liquide ascitique par la méthode de Gram est positive
chez seulement 10 % à 50 % des patients infectés. La norme diagnostique
établie pour la péritonite bactérienne spontanée est une numération
des leucocytes neutrophiles (LN) supérieure à 250 cellules/ m
L. Il existe une variante de la péritonite bactérienne spontanée
connue sous l’expression ascite à polynucléaires neutrophiles et à
cultures négatives; il s’agit de cas de péritonite bactérienne
spontanée soupçonnée donnant des résultats de culture négatifs et
dans lesquels la numération des leucocytes neutrophiles, faite à partir
d’un prélèvement de liquide ascitique, est supérieure à 250
cellules/ mL. Les patients qui présentent ce type d’ascite ont les mêmes
manifestations cliniques et reçoivent le même pronostic sombre que les
patients atteints de péritonite bactérienne spontanée. Par conséquent,
il faut instaurer le traitement de la péritonite bactérienne spontanée
soupçonnée immédiatement après avoir fait la numération diagnostique
des leucocytes neutrophiles plutôt que d’attendre d’avoir des résultats
de culture positifs. Les bacilles à Gram négatif sont en cause dans 70 %
des cas de péritonite bactérienne spontanée. E. coli est le plus
fréquent des organismes pathogènes isolés. Parmi les autres organismes
à Gram négatif, figurent les espèces Klebsiella , Citrobacter
freundii , Proteus et
Enterobacter . Les organismes à Gram positif sont en cause dans 25
% des cas et ils comprennent Streptococcus pneumoniae ,S treptococcus
viridans , les streptocoques du groupe D et Staphylococcus aureus .
Les organismes anaérobiques sont des causes peu fréquentes de péritonite
bactérienne spontanée, car la pression d’oxygène dans le liquide
ascitique est trop élevée pour permettre leur survie. Parmi ces derniers
organismes, les espèces Bacteroïdes semblent être plus communes
que les autres anaérobies. Le céfotaxime, céphalosporine à large
spectre de troisième génération, est maintenant
reconnu comme l’agent thérapeutique de choix de la péritonite bactérienne
spontanée. Son spectre englobe la plupart des organismes à l’origine
de la péritonite bactérienne spontanée et, administré dans les limites
de l’intervalle thérapeutique, il n’est pas néphrotoxique. Un
traitement de cinq jours par des injections intraveineuses de 2 g de céfotaxime
toutes les huit heures s’est avéré aussi efficace qu’un traitement
de 10 jours. La numération des leucocytes neutrophiles faite à partir du
liquide ascitique devrait diminuer rapidement et se normaliser dans les 48
heures après le traitement, parallèlement à une amélioration clinique.
Les aminosides ne doivent pas être prescrits, puisque les cirrhotiques
sont particulièrement sensibles à leurs effets néphrotoxiques et que la
surveillance des concentrations sériques de ces agents ne constitue pas
une garantie contre leur néphrotoxicité.
Il faut envisager de poser un diagnostic
différentiel de péritonite bactérienne secondaire si les manifestations
suivantes sont présentes : 1) la culture du liquide ascitique permet
d’isoler de multiples organismes; 2) la concentration de protéines dans
le liquide ascitique est supérieure à 1 g/dL; ou 3) la numération des
leucocytes neutrophiles demeure élevée malgré l’antibiothérapie ( tableau
19 ).
TABLEAU
19 . Distinction entre la péritonite bactérienne secondaire et la
péritonite bactérienne spontanée
|
|
Péritonite
bactérienne secondaire |
Péritonite
bactérienne spontanée |
|
| Organisme(s) |
Multiples |
Un seul |
| Dosage des
protéines dans le liquide ascitique |
>1 g/dL |
>1 g/dL |
| Réponse
au traitement |
|
|
| Numération
des leucocytes neutrophiles (N = < 250) |
Elle continue
à augmenter malgré le traitement |
Elle diminue
de façon exponentielle |
| Culture du
liquide ascitique |
Les résultats
restent positifs |
Les cultures
deviennent rapidement stériles |
|
Des examens radiographiques s’imposent
pour éliminer la possibilité d’une perforation du tube digestif et une
chirurgie d’urgence ne doit être pratiquée que si la perforation
intestinale est confirmée. Malgré le succès du traitement de la péritonite
bactérienne spontanée, le pronostic de ces patients demeure mauvais. La
péritonite bactérienne spontanée récidive fréquemment chez les
cirrhotiques.
La décontamination intestinale sélective
faite au moyen d’antibiotiques oraux non absorbables en vue d’éliminer
les bacilles aérobiques à Gram négatif s’est révélée efficace pour
diminuer les récidives de péritonite bactérienne spontanée. La
norfloxacine, administrée à raison de 400 mg par jour, possède les
avantages de n’engendrer que rarement une résistance bactérienne et
d’avoir une faible fréquence d’effets secondaires durant un usage
prolongé. L’association trimétroprim-sulfaméthoxazole, moins coûteuse,
peut être aussi efficace que la norfloxacine pour la prophylaxie. Malgré
la baisse du taux de récidives de la péritonite bactérienne spontanée
due à la prophylaxie par les antibiotiques, aucun changement du taux de
mortalité n’a encore été démontré. Tous les patients qui ont connu
un épisode de péritonite bactérienne spontanée devraient être considérés
comme des candidats à la greffe du foie.
  
|