
 
13. ENCÉPHALOPATHIE
HÉPATIQUE
L.J. Worobetz |
page
605 |
L’encéphalopathie hépatique est une
maladie neuropsychiatrique complexe et potentiellement réversible, qui
est consécutive à une hépatopathie aiguë ou chronique. Elle se caractérise
par des modifications de la personnalité et des perturbations de la
conscience, du comportement et de la fonction neuromusculaire ( tableau
20 ). Les manifestations précoces sont l’inversion du cycle du
sommeil, l’apathie, l’hypersomnie, l’irritabilité et la négligence
de sa personne. Les stades avancés peuvent être marqués par un délire
et un coma. Les signes neurologiques peuvent comprendre l’hyperréflectivité,
la rigidité, la myoclonie et l’astérixis. L’astérixis n’est pas
propre à l’encéphalopathie hépatique et peut se trouver dans l’encéphalopathie
métabolique de causes différentes. Les convulsions et les signes de latéralisation
sont peu fréquents et ils se voient plus souvent dans l’hépatopathie
aiguë que dans l’hépatopathie chronique. Sur le plan clinique, un
certain nombre de formes d’encéphalopathie peuvent être observées :
encéphalopathie aiguë, encéphalopathie aiguë récurrente, encéphalopathie
chronique récurrente et encéphalopathie chronique permanente (cette
dernière fait souvent partie du tableau de la dégénérescence hépatocérébrale
acquise).
TABLEAU
20. Stades de l’encéphalopathie hépatique
|
| Stade |
Niveau de
conscience |
Fonction
intellectuelle |
Signes
neurologiques |
ÉEG |
|
| 1 |
Troubles de
la conscience Modifications de la personnalité
Inversion jour / nuit |
Courte durée
d’attention |
Incoordination
Léger astérixis |
Activité
lente (5 à 6 cps), triphasique |
| 2 |
Léthargie
Comportement non approprié |
Désorientation |
Astérixis
Réflexes anormaux |
Activité
lente, triphasique |
| 3 |
Somnolence
Capacité d’éveil |
Perte de la
communication significative |
Astérixis
Réflexes anormaux |
Activité
lente, triphasique |
| 4 |
Impossibilité
d’éveil |
Absence |
Rigidité |
Activité très
lente (2 à 3 cps), ondes delta |
|
Il n’existe pas d’épreuves
biochimiques spécifiques de l’encéphalopathie hépatique. Les épreuves
sanguines devraient contribuer à éliminer les autres causes d’encéphalopathie
et à déceler les facteurs précipitants, comme une hypoglycémie ou un déséquilibre
électrolytique. Une concentration élevée d’ammoniaque sérique est
typique, mais non essentielle, et a peu de corrélations avec le degré
d’encéphalopathie. Le liquide céphalo-rachidien est habituellement
normal ou montre parfois une élévation de la teneur en protéines et en
GABA. Il peut être nécessaire d’effectuer une ponction lombaire et une
tomodensitométrie pour éliminer la possibilité d’autres pathologies
concomitantes du SNC. Le tracé ÉEG montre des ondes d’activité lente
et triphasique trouvées principalement sur les régions frontales, mais
ces ondes ne sont pas propres à l’encéphalopathie hépatique.
Les facteurs importants dans la pathogenèse
de l’encéphalopathie sont la dérivation du sang autour des hépatocytes
vers la circulation systémique et la présence d’une dysfonction hépatocellulaire.
L’encéphalopathie est probablement causée par un ou plusieurs produits
toxiques d’origine intestinale, qui sont habituellement métabolisés
par le foie, qui pénètrent dans la circulation systémique et atteignent
le cerveau. Des anomalies du métabolisme de l’ammoniaque sont très fréquemment
mises en cause dans la physiopathologie de cette maladie. La flore
intestinale normale produit une enzyme, l’uréase, qui clive le
groupement NH3 des protéines présentes dans la lumière. L’ammoniaque
non ionisée est ensuite absorbée dans la circulation porte. Elle atteint
la circulation systémique à cause des dérivations et de l’incapacité
du foie à métaboliser cette substance. D’autres hypothèses sont liées
à l’observation de concentrations accrues d’acides gras à courte chaîne
et d’acides aminés aromatiques ainsi que de concentrations réduites
d’acides aminés à chaîne ramifiée. De même, la concentration du
principal neurotransmetteur inhibiteur, l’acide gamma-amino butyrique (GABA),
est augmentée dans l’encéphalopathie. D’autres concepts évoquent
d’autres faux neurotransmetteurs, y compris un modulateur endogène des
récepteurs GABAergiques, ce qui suggère que le complexe récepteur du
GABA-diazépam intervient dans la pathogenèse de l’encéphalopathie hépatique.
Il est probable que l’encéphalopathie hépatique résulte de
l’interaction complexe de plusieurs facteurs, non de l’action d’un
seul facteur.
L’encéphalopathie hépatique peut apparaître
spontanément, mais elle surviendra plus souvent à la suite de l’entrée
en action de quelque facteur précipitant au cours d’une hépatopathie
aiguë ou chronique ( tableau
21 ). Le point le plus important de la conduite à tenir consiste
à reconnaître rapidement ces facteurs précipitants et à faire le
traitement voulu. Parmi les facteurs exogènes se trouvent une forte
quantité de protéines alimentaires, l’administration de certains médicaments
(tels les sédatifs), les hémorragies gastro-intestinales, l’hyperazotémie,
le déséquilibre électrolytique engendré par un traitement diurétique,
l’hypoxie et les infections. Il est également important de prodiguer
des soins minutieux au patient confus et souvent comateux. Par ailleurs,
le but du traitement est d’abaisser la concentration des substances
toxiques en réduisant la quantité de protéines alimentaires ou en
excluant ces substances du régime et en débarrassant l’intestin des déchets
azotés.
TABLEAU 21.
Facteurs précipitants fréquents de l’encéphalopathie hépatique
|
Augmentation
de la charge azotée
Hémorragie gastro-intestinale
Quantité excessive de protéines alimentaires
Hyperazotémie
Constipation |
Déséquilibre
électrolytique
Hyponatrémie
Hypokaliémie
Alcalose ou acidose métabolique
Hypoxie
Hypovolémie |
Médicaments
Narcotiques, tranquillisants, sédatifs |
Divers
Infections
Chirurgie
Hépatopathie aiguë surajoutée
Hépatopathie évolutive
Dérivation porto-systémique intra-hépatique transjugulaire |
|
À cette fin, il faut éviter la
constipation en employant des laxatifs et, dans les cas plus urgents, en
ayant recours au lavement ou au lavage du côlon pour nettoyer
l’intestin. Le lactulose, laxatif souvent utilisé, est un disaccharide
synthétique qui, après dégradation par les bactéries intestinales,
produit une acidification et une diarrhée osmotique. L’acidification du
contenu du côlon diminue l’absorption de l’ammoniaque, en partie en
retenant les composés azotés dans la lumière. La posologie du lactulose
devrait être adaptée de façon à produire chez le patient de deux à
quatre selles molles par jour. Les doses quotidiennes moyennes sont de
l’ordre de 45 à 90 g. Une diarrhée trop forte, en entraînant une déplétion
hydro-électrolytique, peut aggraver l’encéphalopathie hépatique et
provoquer une insuffisance rénale. Son emploi prolongé peut faire
baisser la fréquence des épisodes d’encéphalopathie. Comme autre
solution, il est possible d’administrer des antibiotiques tels que le métronidazole;
ils inhibent les bactéries qui dégradent et désaminent l’urée, ce
qui diminue la production d’ammoniaque et des autres toxines
potentielles. La néomycine, antibiotique couramment utilisé auparavant,
n’est plus recommandée en raison du risque d’effets ototoxiques et néphrotoxiques
qu’elle comporte.
Il existe d’autres méthodes thérapeutiques
expérimentales, en particulier pour les cas où l’encéphalopathie
devient rebelle. Étant donné les concentrations élevées d’acides
aminés aromatiques et les concentrations diminuées d’acides aminés à
chaîne ramifiée trouvées dans l’encéphalopathie (et les effets qui
en résultent pour la synthèse des neurotransmetteurs), les acides aminés
à chaîne ramifiée administrés par voie orale ou intraveineuse ont un rôle
potentiellement thérapeutique à jouer pour améliorer l’encéphalopathie.
Certains des nouveaux antagonistes des récepteurs de la benzodiazépine
peuvent être utiles. Ces médicaments, qui bloquent le complexe récepteur
de la benzodiazépine-(GABA), peuvent entraîner une baisse de la
transmission inhibitrice à médiation GABA dans le cerveau et atténuer
l’encéphalopathie. Vu qu’il existe peut-être une relation entre
l’encéphalopathie et une anomalie de la neurotransmission
dopaminergique, la L-dopa et la bromocriptine ont été mises à l’essai
et ont donné des résultats controversés. La greffe orthotopique du foie
devrait faire rétrocéder complètement l’encéphalopathie hépatique.
Cette intervention devrait donc être envisagée chez tous les patients
souffrant d’encéphalopathie hépatique et chez qui l’hépatopathie
justifie une greffe du foie.
  
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