
 
2. APPROCHE CLINIQUE
DE LA MALADIE HÉPATIQUE
J.B. Simon |
page
524 |
À cause de la complexité du foie, la
maladie hépatique se reflète souvent dans des anomalies des diverses
fonctions de l’organe, c’est-à-dire des hépatocytes (dysfonction hépatocellulaire),
de l’appareil biliaire excréteur (cholestase) et du système vasculaire
(hypertension portale). De plus, le foie intervient fréquemment dans les
affections touchant tout l’organisme à cause de sa grande activité métabolique
et réticulo-endothéliale, et de son irrigation sanguine importante.
Il est possible de reconnaître les diverses hépatopathies en
observant les anomalies fonctionnelles présentes. Ainsi, l’hépatite à
virus se manifeste de manière caractéristique par de la dysfonction hépatocellulaire,
la cirrhose biliaire primitive, par la prédominance d’une cholestase,
la cirrhose nodulaire postnécrotique, par de l’hypertension portale
surtout et, enfin, la cirrhose alcoolique, par des troubles fonctionnels
de l’un ou l’autre des trois systèmes évoqués précédemment. Le
clinicien peut s’inspirer de ces tableaux cliniques pour poser son
diagnostic, mais il ne doit pas oublier que les chevauchements et les
exceptions sont multiples.
| 2.1 Caractéristiques
cliniques de la maladie hépatique |
page
524 |
Dans le tableau
1 figurent les principales manifestations cliniques de la maladie
hépatique, qui apparaissent tant dans les affections aiguës que
chroniques. L’astérisque dénote la chronicité, distinction qui peut
se révéler précieuse pour le diagnostic. Par exemple, il y a lieu de réviser
un diagnostic d’hépatite aiguë si l’examen physique montre des
angiomes stellaires et de l’érythème palmaire.
TABLEAU 1. Principales
manifestations cliniques de la maladie hépatique (l’astérisque dénote
la chronicité)
|
Manifestations générales
Anorexie, malaises, fatigue
Fièvre
* Détérioration de l’état général, perte de poids,
profil cirrhotique
Cholestase : prurit, * xanthélasma / xanthomes, *
malabsorption
Ictère |
| Hépatomégalie, avec ou
sans douleur |
| Hypertension portale |
Déséquilibres hydriques
* Ascite avec ou sans oedème
Déséquilibres électrolytiques
Insuffisance rénale fonctionnelle (syndrome hépato-rénal) |
| Encéphalopathie hépatique
(encéphalopathie porto-cave) |
* Modifications
endocriniennes et cutanées
Angiomes stellaires, érythème palmaire, contractures de
Dupuytren
Gynécomastie, atrophie testiculaire, impuissance
Aménorrhée
Hypertrophie des parotides |
Troubles de la
coagulation
Hypoprothrombinémie
Thrombocytopénie
Dysfibrinogénémie |
Changements dans la
circulation
Circulation hyperdynamique
* Désaturation artérielle, hippocratisme |
|
2.1.1 CARACTÉRISTIQUES GÉNÉRALES
L’anorexie d’apparence banale, les
malaises vagues et la fatigue sont des manifestations courantes de l’hépatopathie
aussi bien chronique qu’aiguë. Un déclenchement soudain traduit
d’ordinaire une hépatite aiguë à virus ou d’origine médicamenteuse,
tandis qu’une évolution plus insidieuse caractérise la maladie hépatique
alcoolique, l’hépatite chronique active et d’autres troubles
chroniques.
La fièvre constitue une autre manifestation non spécifique de
certains troubles du foie, en particulier du stade prémonitoire de l’hépatite
virale aiguë, de l’hépatite alcoolique grave et parfois du cancer. Par
ailleurs, les frissons, rares dans ces maladies, rappellent fortement la
cholangite aiguë qui est en général secondaire à une obstruction des
voies biliaires par lithiase.
La maladie hépatique chronique avancée, en particulier la cirrhose
alcoolique, s’accompagne souvent d’une détérioration de l’état général,
d’une perte de poids et d’un profil cirrhotique où les extrémités
et la ceinture scapulaire atrophiées contrastent avec un abdomen gonflé
par l’ascite.
Le prurit généralisé est la marque distinctive des atteintes
cholestatiques, en particulier si elles sont chroniques. En cas de
cholestase prolongée, par exemple dans la cirrhose biliaire primitive, on
peut observer des dépôts lipidiques cutanés (xanthélasma, xanthome) et
des signes de malabsorption.
2.1.2 ICTÈRE
Cette manifestation fondamentale de la
maladie hépatique traduit une hyperbilirubinémie. La bilirubine provient
surtout de la dégradation physiologique d’érythrocytes sénescents à
laquelle s’ajoutent en faible quantité d’autres sources d’hème.
Elle n’est pas soluble dans l’eau; elle circule donc dans le sang, légèrement
fixée à l’albumine. Cette forme de pigment s’appelle la
bilirubine non conjuguée ou indirecte dont la molécule est
ensuite captée par les hépatocytes et conjuguée en microsomes avec
l’acide glucuronique pour former la diglycurobilirubine. L’enzyme
glucuronyl-transférase catalyse la réaction. D’autres conjugués de
moindre importance sont également formés; leur portée clinique demeure
inconnue.
La bilirubine transformée passe ensuite dans les canalicules biliaires
avec les autres constituants de la bile. Une petite quantité se déverse
normalement dans le sang sous forme de bilirubine conjuguée ou directe.
Contrairement à la bilirubine non conjuguée, cette forme de pigment est
soluble dans l’eau et s’excrète donc dans l’urine, bien qu’une
portion demeure solidement fixée à l’albumine circulante (connue sous
le nom de fraction de bilirubine conjuguée fixée à l’albumine).
Après avoir atteint l’intestin par l’arbre biliaire, la bilirubine
est transformée par les bactéries intestinales en produits de dégradation
pigmentés que l’on appelle collectivement urobilinogène. C’est cette
substance qui donne aux selles leur couleur brune normale. En cas de
ralentissement de la sécrétion biliaire (cholestase), les selles sont
par conséquent souvent pâles. Mais il s’agit là d’une manifestation
diagnostique insuffisante et peu fiable. Une portion de l’urobilinogène
est absorbée par l’intestin et recyclée dans le foie (la circulation
entéro-hépatique), l’autre s’élimine dans l’urine.
Diverses perturbations des étapes métaboliques décrites ci-dessus
peuvent se traduire par de l’ictère. Une augmentation de la charge de
bilirubine résultant de l’hémolyse peut avoir raison de la capacité
de conjugaison du foie et produire une hyperbilirubinémie non conjuguée.
D’ordinaire, elle est légère, à moins d’une dysfonction hépatique
associée. Cette forme isolée d’hyperbilirubinémie non conjuguée
survient aussi en présence de troubles spécifiques du métabolisme de la
bilirubine. Ces troubles sont rares, mais ils s’associent avec la cholémie
de Gilbert (voir la section 3).
Dans la vaste majorité des cas, l’ictère a pour origine une
affection hépatocellulaire ou une obstruction des voies biliaires. Ces
troubles s’accompagnent de multiples anomalies du métabolisme de la
bilirubine, y compris une dysfonction de la captation et du transport hépatocellulaires,
une déficience de la conjugaison, une diminution de la sécrétion
canaliculaire et une fuite de bilirubine conjuguée dans la circulation.
L’hyperbilirubinémie résultante est un mélange de pigments non
conjugués et conjugués, ces derniers étant en général prédominants.
Toutefois, leurs proportions exactes varient largement et ne présentent
aucune valeur diagnostique précise.
Sur le plan clinique, l’ictère léger s’accompagne d’un taux de
bilirubine sérique qui atteint environ le double de la limite supérieure
de l’écart normal. Mais l’examen de la sclérotique à la lumière du
jour constitue la meilleure technique diagnostique. Les cas les plus avancés
se décèlent au premier coup d’oeil. Le patient atteint d’ictère
grave chronique a souvent un teint jaune et terreux généralisé.
2.1.3 HÉPATOMÉGALIE AVEC OU SANS
DOULEUR
Un foie palpable n’est pas nécessairement
hypertrophié; il se peut qu’il soit tout simplement ptosé, comme dans
l’emphysème. C’est donc la limite supérieure qu’il faut percuter
quand le bord est palpable.
Du point de vue diagnostique, la consistance du foie au toucher est au
moins aussi importante que sa taille. Par exemple, le foie conserve son
bord caoutchouteux et assez tranchant lorsque l’hypertrophie a pour
cause l’infiltration graisseuse, l’hépatite aiguë ou la congestion
passive, tandis qu’une fibrose chronique donne un bord induré et émoussé.
Il est rare que des nodules cirrhotiques individuels soient décelables à
l’examen clinique. Les nodosités palpables évoquent plutôt
l’infiltration maligne. Il importe de se rappeler que l’hépatopathie
grave, y compris de nombreuses formes de cirrhose, ne s’associe pas
toujours avec l’hépatomégalie.
La douleur abdominale à l’hypocondre droit est courante en présence
de troubles biliaires ou pancréatiques qui pourraient toucher le foie,
comme la simple lithiase biliaire ou le cancer du pancréas, mais elle est
assez rare dans la maladie hépatique primitive. La vraie douleur hépatique,
en général due à la distension de la capsule de Glisson, se ressent
comme une douleur profonde siégeant au quadrant supérieur droit de
l’abdomen. S’y ajoute habituellement une sensibilité du foie à la
palpation, sensibilité mieux perçue par compression de la cage
thoracique ou par percussion à l’aide du poing sur le foie. Ses causes
les plus communes sont l’hépatite aiguë, la congestion passive due à
l’insuffisance cardiaque et le cancer. La douleur due au cancer est
souvent pleurétique par nature; elle peut à l’auscultation
s’accompagner d’un frottement ou bruit hépatique. La palpation du
bord inférieur du foie peut produire chez certains patients une gêne légère
qui n’a pas de signification spéciale et qu’il ne faut pas interpréter
comme de la sensibilité hépatique.
2.1.4 MODIFICATIONS ENDOCRINIENNES ET
CUTANÉES
Les observations qui figurent dans le tableau
1 constituent d’importants indices de l’hépatopathie
chronique. Leur pathogenèse demeure mal comprise, mais il semble que le métabolisme
des hormones sexuelles soit gravement perturbé par la maladie. Les
anomalies qui en résultent peuvent coïncider avec toutes les affections
hépatiques chroniques, mais elles caractérisent davantage la maladie hépatique
alcoolique. Il est probable que l’effet toxique direct de l’éthanol
sur les gonades soit responsable de cette situation.
2.1.5 TROUBLES DE LA COAGULATION
Le foie synthétise la plupart des facteurs
de coagulation, incluant les facteurs II, VII, IX et X dont la formation dépend
de la vitamine K. La dysfonction hépatocellulaire grave s’associe donc
fréquemment avec une tendance accrue aux ecchymoses et aux hémorragies
ainsi qu’avec des épreuves de coagulation anormales, en particulier à
un INR-temps de prothrombine prolongé. La malabsorption de la vitamine K
liposoluble en présence de cholestase prolongée peut aussi produire un
INR-temps de prothrombine anormal.
La thrombocytopénie est courante en cas de cirrhose, surtout à cause
de l’hypertension portale avec hypersplénisme, mais en général, la
numération plaquettaire ne s’abaisse pas assez pour déclencher l’hémorragie.
En présence d’une maladie hépatique alcoolique, la thrombocytopénie
peut également avoir pour étiologie la suppression directe de la moelle
par l’alcool ou par une carence en folate alimentaire.
Une fibrinogénémie anormale peut contribuer à la coagulopathie, en
cas de trouble grave de la fonction hépatique.
2.1.6 CHANGEMENTS DANS LA CIRCULATION
Une circulation hyperdynamique et une
tension artérielle assez basse accompagnent parfois l’hépatopathie
grave, en particulier l’hépatite fulminante et la cirrhose avancée. Le
mécanisme qui sous-tend ces réactions serait lié à l’accumulation
d’agents vasoactifs qu’un foie normal éliminerait; le tonus
vasculaire s’en trouverait réduit. Il peut arriver que la cirrhose se
complique de dérivations artérioveineuses intrapulmonaires, avec désaturation
artérielle subséquente et, rarement, hippocratisme digital (syndrome hépatopulmonaire).
Les sections qui suivent étudieront divers sujets tels que
l’hypertension portale (section 11), les déséquilibres hydriques
(sections 12 et 14) et l’encéphalopathie porto-cave (section 13).
| 2.2 Épreuves de
laboratoire, évaluations histologiques et radiologiques |
page
528 |
Le foie étant un organe complexe doté de
fonctions métaboliques, excrétrices et de défense interdépendantes, il
n’existe pas d’analyse unique qui permette d’évaluer son état
global. Il faut par conséquent combiner un certain nombre d’épreuves
de laboratoire pour déceler les anomalies hépatobiliaires, déterminer
leur gravité, suivre leur développement et établir leur étiologie. Le
diagnostic repose souvent sur des groupes d’anomalies qui aident à
distinguer la dysfonction hépatocellulaire d’un trouble de l’excrétion
(cholestase), bien que les chevauchements soient nombreux. Dans une
minorité de cas, un test de laboratoire spécifique suffit pour poser le
diagnostic.
L’imagerie médicale et la biopsie du foie fournissent souvent des éléments
diagnostiques essentiels, mais leur emploi doit s’adapter aux
circonstances cliniques.
2.2.1 ÉPREUVES DE BIOCHIMIE SÉRIQUE
2.2.1.1 Bilirubine
Les taux sériques de bilirubine représentent
un indicateur peu sensible de la maladie hépatique, mais ils donnent une
idée du fonctionnement global du foie. En général, leur degré
d’augmentation ne correspond pas à la gravité de l’affection.
Cependant, s’ils sont établis en série, ils peuvent se révéler
utiles pour suivre l’évolution clinique de la maladie. Le
fractionnement en bilirubine directe et indirecte (conjuguée et non
conjuguée) n’a pas non plus de valeur diagnostique dans la plupart des
cas d’ictère. En outre, il ne permet pas de distinguer la maladie hépatocellulaire
de l’obstruction des voies biliaires. La mesure de l’hyperbilirubinémie
non conjuguée n’est utile qu’en cas d’élévation isolée et légère
de la bilirubine pour confirmer la présence d’hémolyse ou de cholémie
de Gilbert.
La bilirubinurie a peu de valeur diagnostique, sauf au début de l’hépatite
alors qu’elle précède l’ictère clinique et en cas
d’hyperbilirubinémie non conjuguée isolée quand la bilirubinurie est
absente malgré l’ictère. (La bilirubine non conjuguée n’est pas
excrétée dans l’urine.) Autrement, la bilirubinurie accompagne presque
toujours l’ictère hépatobiliaire, peu importe la cause.
2.2.1.2 Aminotransférases
(transaminases)
Parmi ces enzymes hépatiques figurent
l’alanine-aminotransférase (ALAT), qui se trouve principalement dans le
cytosol hépatique, et l’aspartate-amino-transférase (ASAT), que
renferment aussi de nombreux autres tissus, notamment les muscles
cardiaque et squelettiques. Ces deux substances constituent des
indicateurs très sensibles et fiables des lésions hépatocellulaires,
telles que la nécrose et l’inflammation.
Les hausses sériques couvrent un large éventail. Des taux inférieurs
à 100 UI sont courants et non spécifiques; souvent ils n’ont aucune
signification clinique. Des taux de 100 à 300 UI apparaissent dans de
nombreux processus inflammatoires légers ou modérés. Dans l’hépatite
virale ou médicamenteuse aiguë, ils se situent entre 500 et 1500 UI,
tandis que dans l’hépatite alcoolique, même grave, ils sont en général
inférieurs à 300 UI. Les valeurs supérieures à 3000 UI ne se
rencontrent d’ordinaire qu’en présence de nécrose toxique aiguë ou
d’hypoxie grave (foie de choc, hépatite ischémique). Dans ces deux
atteintes, les taux d’aminotransférases s’effondrent en deux ou trois
jours, tandis qu’ils chutent plus lentement en cas d’hépatite virale.
Dans l’obstruction biliaire, ils varient mais demeurent en général inférieurs
à 200 UI, sauf en cas de migration d’un calcul, atteinte aiguë caractérisée
par une hausse soudaine à des niveaux élevés suivie d’une chute
rapide en un ou deux jours.
Dans la plupart des affections hépatiques, le rapport ASAT/ALAT est
inférieur à 1,0, sauf dans la maladie hépatique alcoolique où il est
souvent supérieur à 1,5. Ce dernier critère, sans être absolu, peut
aider au diagnostic de la lésion alcoolique. La consommation d’alcool réduit
l’augmentation de l’ALAT, en raison de la carence en une coenzyme nécessaire
à la synthèse d’ALAT.
2.2.1.3 Phosphatase alcaline (PA)
La concentration de cette enzyme des
canalicules biliaires est exagérément élevée en présence d’une excrétion
insuffisante de la bile et cette hausse constitue la marque distinctive de
la cholestase. L’élévation est due à une synthèse accrue et non à
une fuite hépatocytaire; elle évolue donc lentement, pendant des jours
ou des semaines, plutôt que subitement. On observe également une hausse
marquée de la phosphatase alcaline en présence d’affections
infiltrantes, en particulier de cancer.
Les isoenzymes de la phosphatase alcaline sont aussi présentes dans
les os et le placenta. Si l’étiologie d’une augmentation isolée de
la PA est obscure, il y a lieu de se rappeler qu’une élévation
concomitante de la g-glutamyl-transpeptidase
(GGT) indique une atteinte hépatobiliaire. La 5'-nucléotidase (5'-NT)
est une forme de PA particulière au foie.
2.2.1.4 Gamma-glutamyltranspeptidase
(GGT)
Les taux de GGT suivent habituellement ceux
de la phosphatase alcaline, mais l’éthanol et de nombreux médicaments
peuvent facilement élever la concentration de cette enzyme microsomique.
C’est pourquoi des hausses exagérées sont souvent observées en présence
d’une affection hépatique alcoolique; toutefois, ce phénomène est
trop peu spécifique pour qu’on puisse s’y fier pour le diagnostic.
2.2.1.5 Protéines
2.2.1.5.1 Albumine
Synthétisée par le foie, l’albumine est
l’agent principal du maintien de la pression oncotique dans le sérum.
Le taux ne s’abaisse en général qu’en cas de dysfonction hépatique
grave, le plus souvent de cirrhose avancée, traduisant dans ces
conditions un pronostic sombre. L’albuminémie demeure normale dans
l’hépatite aiguë; si elle diminue, elle reflète une évolution
particulièrement sérieuse de la maladie.
2.2.1.5.2 Globulines
Une hausse diffuse non spécifique est
courante et sans conséquences dans l’hépatopathie chronique. Parfois,
il y a une hausse disproportionnée d’immunoglobuline G (IgG) en présence
d’hépatite auto-immune, d’IgM en présence de cirrhose biliaire
primitive et d’IgA en présence d’hépatopathie alcoolique.
2.2.1.6 Rapport normalisé international
(INR)-temps de prothrombine
L’INR-temps de prothrombine fournit un
indice précieux de la capacité du foie à synthétiser les facteurs de
coagulation dont la formation dépend de la vitamine K, une véritable épreuve
« fonctionnelle ». Une prolongation indique une dysfonction assez grave,
de la même manière qu’une albuminémie faible, et elle est tout
particulièrement inquiétante en présence d’hépatite aiguë. Le résultat
anormal qui accompagne parfois la cholestase chronique montre plutôt une
malabsorption de la vitamine K qu’un ralentissement de la synthèse hépatique
des facteurs de coagulation. Une amélioration du temps de prothrombine
après l’administration parentérale de vitamine K favorise davantage un
diagnostic de cholestase que d’insuffisance hépatocellulaire, mais il y
a trop d’exceptions à cette règle pour qu’elle constitue un signe
diagnostique fiable.
2.2.1.7 Lipides
Les complexes lipoprotéiques présentent
souvent des anomalies en cas de maladie hépatique, mais ils ne sont pas régulièrement
évalués. La cholestérolémie est souvent basse dans l’insuffisance hépatique
aiguë ou chronique, tandis qu’elle augmente en présence de cholestase
prolongée. Des hausses impressionnantes des triglycérides surviennent
parfois dans l’hépatopathie alcoolique (lipémie alcoolique).
2.2.2 ÉPREUVES IMMUNOLOGIQUES
2.2.2.1 Sérologie de l’hépatite
Les épreuves sérologiques sont cruciales
pour le diagnostic spécifique de l’hépatite A, B, C et D. La section 4
en donne une description détaillée.
2.2.2.2 Anticorps antimitochondriaux
Ils représentent un groupe complexe
d’anticorps dirigés contre les sous-unités de la déshydrogénase des
membranes mitochondriales de différents tissus, et servent néanmoins de
marqueurs précieux pour le diagnostic de la cirrhose biliaire primitive,
où ils sont présents dans plus de 90 % des cas. Ils sont rares dans les
autres affections, bien qu’un chevauchement puisse apparaître en cas
d’hépatite auto-immune.
2.2.2.3 Facteur antinucléaire et
anticorps antimuscle lisse
Ces marqueurs immuns non spécifiques se
rencontrent couramment dans l’hépatite auto-immune; ils sont rares dans
d’autres maladies hépatiques.
2.2.2.4 Alphafoetoprotéine (AFP)
Cette protéine hépatique, normale chez le
foetus, disparaît peu de temps après la naissance. Par conséquent, sa
présence traduit une dédifférenciation hépatique. Un taux élevé à
plus de 250 ng/mL constitue un signe relativement spécifique de cancer hépatocellulaire,
bien que de tels taux se rencontrent aussi à l’occasion dans d’autres
tumeurs. Des valeurs inférieures à 100 ng/mL montrent de façon non spécifique
une régénération hépatique, par exemple à la guérison d’une hépatite.
2.2.3 IMAGERIE DIAGNOSTIQUE
En général, les images radiologiques sont
essentielles au diagnostic précis d’une atteinte des voies biliaires,
et importantes pour la découverte des lésions hépatiques focales (p.
ex. les tumeurs), mais trop utilisées et de peu de valeur en présence
d’une maladie hépatocellulaire diffuse (p. ex. l’hépatite, la
cirrhose).
2.2.3.1 Échographie
L’échographie représente aujourd’hui
la méthode d’imagerie diagnostique la plus utilisée. Très précise
pour montrer les calculs biliaires (à plus de 95 %), elle a remplacé la
cholécystographie orale. Elle décèle moins bien les calculs du cholédoque
(à moins de 40 %). Toutefois, elle montre clairement la dilatation de
l’arbre biliaire, signe d’une obstruction mécanique. Elle constitue
l’outil de choix pour distinguer la cholestase extrahépatique de la
cholestase intra-hépatique. Elle montre aussi les lésions hépatiques
focales (p. ex. les tumeurs, les kystes), dégageant parfois des caractères
diagnostiques spécifiques. Elle est moins utile pour déceler la maladie
hépatocellulaire diffuse dont les traits distinctifs sont d’ordinaire
non spécifiques. L’échographie abdominale peut être utile pour déceler
une stéatose du foie, celle-ci provoquant une augmentation diffuse de
l’échogénicité.
L’échographie peut aussi apporter d’importants renseignements
auxiliaires sur l’atteinte hépatobiliaire, comme une splénomégalie ou
une masse pancréatique. L’échographie de Doppler aide à établir la
perméabilité des vaisseaux hépatiques, en particulier de la veine
porte.
2.2.3.2 Tomodensitométrie
Beaucoup plus coûteuse que l’échographie,
la tomodensitométrie fournit parfois des renseignements supplémentaires
sur le foie. Mais elle est moins utile pour l’étude de la maladie
biliaire et par contre plus précieuse pour l’évaluation du pancréas.
2.2.3.3 Visualisation biliaire directe
2.2.3.3.1 Cholangiopancréatographie rétrograde
endoscopique (CPRE)
Il s’agit d’une approche par endoscopie
de la deuxième portion duodénale, qui permet la mise en place directe
d’une canule dans l’ampoule de Vater pour opacifier le cholédoque ou
le canal pancréatique, ou les deux à la fois. L’injection d’un
produit de contraste donne une excellente définition de l’anatomie des
différents conduits. Elle facilite la visualisation de l’arbre biliaire
et assure la découverte des calculs du cholédoque, de la cholangite sclérosante,
etc. Elle permet également des interventions thérapeutiques, comme l’élimination
des calculs du cholédoque par papillotomie endoscopique ou la dilatation
d’une sténose.
2.2.3.3.2 Cholangiographie transhépatique
percutanée (CTP)
La CTP permet une visualisation directe de
l’arbre biliaire par ponction percutanée d’un canalicule biliaire
dilaté du foie et injection d’un produit de contraste. Elle est moins
utilisée que la CPRE, mais s’avère particulièrement utile en présence
d’obstruction des voies biliaires supérieures, causée par une tumeur
à la bifurcation des canaux hépatiques, par exemple. Elle facilite aussi
les interventions thérapeutiques, comme l’insertion d’un greffon (stent)
servant à contourner une tumeur maligne des conduits.
La CTP et la CPRE requièrent des connaissances techniques approfondies
et comportent des risques importants. Il ne faut pas les utiliser à la légère.
Néanmoins, il y a lieu de se rappeler qu’elles peuvent être fort
valables dans certaines atteintes cholestatiques où elles préviennent
souvent la laparotomie.
2.2.3.4 Scintigraphie
La scintigraphie du foie et de la rate à
l’aide d’une suspension de soufre colloïdal marqué au technétium
99m met en évidence les lésions circonscrites et les atteintes
parenchymateuses diffuses. Mais comme il s’agit d’une technique moins
sensible que l’échographie et la tomodensitométrie, elle est devenue
de moins en moins pratiquée. La scintigraphie aux globules rouges
marqués au technétium 99m peut confirmer la présence de lésions
vasculaires, en particulier d’hémangiomes. La scintigraphie du cholédoque
à l’aide de dérivés de l’acide iminodiacétique marqué au technétium
99m (HIDA) peut révéler une obstruction du canal cystique, surtout en
cas de cholécystite aiguë. Elle permet aussi d’évaluer l’anatomie
et la perméabilité des voies biliaires de même que l’excrétion hépatobiliaire.
Mais ses résultats peuvent être imparfaits, voire même trompeurs.
Parfois, la scintigraphie au citrate 67Ga sert à déceler des abcès et
des tumeurs hépatiques.
2.2.3.5 Imagerie par résonance magnétique
nucléaire (RMN)
Cette épreuve représente une technique
d’imagerie coûteuse, encore peu accessible mais fort utile. Elle peut
montrer certaines lésions mieux que l’échographie et la tomodensitométrie,
et permet parfois de clarifier la nature des atteintes en foyer. La RMN
permet également de visualiser l’arbre biliaire, bien qu’avec moins
de détails que la CPRE, et elle peut offrir une solution de rechange non
invasive dans certains cas d’obstruction biliaire.
2.2.4 BIOPSIE HÉPATIQUE
La biopsie hépatique percutanée fournit
des renseignements diagnostiques utiles et comporte un risque relativement
faible. Mais ses indications se limitent à une minorité de cas de
dysfonction hépatique. Effectuée au chevet du malade sous anesthésie
locale, elle permet d’obtenir par aspiration un petit échantillon de
tissu hépatique. Elle peut être étonnante de précision quant au
trouble sous-jacent. Mais elle ne fournit pas toujours un prélèvement
satisfaisant en présence d’une maladie focale ou dans certains cas de
cirrhose.
Ses principales indications figurent dans le tableau
2. Une douleur temporaire au quadrant supérieur droit de
l’abdomen peut apparaître après la biopsie. Mais les hémorragies
importantes, la péritonite biliaire ou d’autres complications graves
sont rares lorsque le choix des patients est judicieux.
TABLEAU 2. Indications de
la biopsie du foie
|
Anomalies inexpliquées
des enzymes hépatiques
Hépatoplénomégalie de cause inconnue
Diagnostic et détermination du stade clinique de l’hépatopathie
alcoolique
Diagnostic et détermination de l’étiologie de la cirrhose
Hépatite chronique
Cholestase intra-hépatique inexpliquée
Nécrose aiguë, si l’étiologie est obscure
Soupçon d’une atteinte infiltrante, en particulier d’une tumeur
maligne
Maladie générale inexpliquée : fièvre d’origine inconnue, soupçon
de maladie granulomateuse, etc. |
|
Les contre-indications relatives incluent une tendance aux hémorragies,
un INR supérieur à 1,5 ou un temps de prothrombine supérieur de plus de
trois secondes à celui du témoin, une thrombocytopénie grave, une
ascite volumineuse et une obstruction biliaire importante. L’approche
transjugulaire peut se révéler assez sûre en cas de coagulopathie ou
d’ascite volumineuse.
En présence de certaines lésions hépatiques spécifiques, la
ponction-aspiration à l’aide d’une aiguille fine peut s’effectuer
sous contrôle échographique ou tomodensitométrique. Elle permet alors
de faire un prélèvement cytologique, mais ce dernier ne suffit pas pour
une évaluation histologique complète. On peut recourir à l’échoguidage
pour obtenir une biopsie de tissu hépatique.
| 2.3 Approche
clinique |
page
535 |
En présence d’un patient souffrant
d’une maladie hépatique reconnue ou soupçonnée, le médecin doit
tenter de répondre à quelques questions essentielles. 1) L’affection
est-elle aiguë ou chronique? 2) S’agit-il d’un problème hépatocellulaire
primitif (p. ex. une hépatite), d’un trouble de la sécrétion hépatobiliaire
(une cholestase) ou d’une atteinte vasculaire (p.ex. l’hypertension
portale)? 3) Si c’est une anomalie hépatocellulaire, quel en est
l’agent responsable? L’alcool, un virus ou un médicament? S’il y a
cholestase, le problème est-il intra-hépatique ou est-il attribuable à
une obstruction biliaire extrahépatique mécanique? S’il y a atteinte
vasculaire, la cause en est-elle la cirrhose ou s’agit-il d’une étiologie
plus rare? 4) Une affection générale touchant aussi le foie
pourrait-elle être en cause plutôt qu’une hépatopathie primitive? 5)
Y a-t-il des complications qui justifient un traitement spécifique?
C’est au chevet du malade que le médecin trouvera réponse à ces
questions pertinentes et à d’autres encore, grâce à un jugement
clinique sûr et à des épreuves auxiliaires.
Une anamnèse approfondie et un examen physique complet constituent en
général les principaux outils de diagnostic. Les épreuves de
laboratoire, l’imagerie médicale et la biopsie du foie sont utiles et
parfois indispensables, mais c’est la perspicacité clinique qui fournit
le plus de renseignements. En outre, un bon jugement aide à choisir les
épreuves complémentaires et à donner une interprétation juste des résultats.
Les erreurs de diagnostic relèvent le plus souvent d’une anamnèse et
d’un examen physique incomplets associés avec une confiance exagérée
dans les épreuves complémentaires.
L’évaluation clinique doit souligner les aspects décrits dans la
section 2.1. Il y a lieu d’interroger le patient sur sa consommation
d’alcool et de médicaments (d’ordonnance, en vente libre et prohibés)
et sur les facteurs épidémiologiques relatifs à l’hépatite virale,
en particulier lorsqu’une lésion hépatocellulaire est soupçonnée. La
recherche d’une atteinte générale est souvent nécessaire. Les antécédents
familiaux peuvent également être obtenus des patients atteints de
certaines affections métaboliques observées chez l’enfant, telles que
la maladie de Wilson, la carence en a1-antitrypsine
et une maladie hépatique auto-immune. Si l’on soupçonne un trouble
cholestatique, on doit également vérifier la présence de signes
indiquant une origine extrahépatique, par exemple une douleur biliaire ou
pancréatique, des frissons ou une perte de poids. L’examen physique
peut fournir des renseignements précieux sur la taille et l’état du
foie, la présence ou l’absence de signes d’une atteinte hépatique
chronique et de complications telles que l’hypertension portale, la rétention
aqueuse ou l’encéphalopathie (voir la section 2.1).
L’évaluation clinique initiale permet de déterminer la nature et
l’ampleur des épreuves de laboratoire à effectuer. Un examen préliminaire
minimal comportera la numération globulaire, la mesure de la bilirubine,
de l’ASAT et de l’ALAT, ainsi que de la phosphatase alcaline. Ces
simples analyses suffisent d’ordinaire pour déterminer s’il s’agit
surtout d’une lésion hépatocellulaire (élévation exagérée des
aminotransférases) ou d’une anomalie de l’excrétion (élévation prédominante
de la phosphatase alcaline). Si le tableau clinique montre une lésion hépatocellulaire,
mais que l’étiologie n’est pas évidente, les marqueurs de l’hépatite
virale peuvent se révéler utiles surtout en présence d’une affection
aiguë. Dans le cas où la cholestase semble en cause, une échographie
(ou une tomodensitométrie) précoce aidera à distinguer un trouble
intra-hépatique d’un problème extrahépatique. Si l’échographie
montre une obstruction extrahépatique, il faudra envisager la
visualisation biliaire directe par CPRE (ou CTP). Mais si elle révèle
une anomalie intra-hépatique, il faudra plutôt penser à la biopsie hépatique.
À ce jour, aucun marqueur biochimique fiable de la fibrose hépatique
n’a été trouvé. Par conséquent, les indicateurs de l’hépatopathie
sont souvent normaux ou légèrement perturbés dans la cirrhose inactive.
Il convient de se rappeler que la maladie hépatique alcoolique est la
cause la plus courante de la lésion hépatocellulaire chronique, même
si, de prime abord, le patient nie une consommation abusive d’alcool.
Dans la grande majorité des cas, le diagnostic de dysfonction hépatobiliaire
est facile si l’évaluation est bien faite. Mais, dans certaines
circonstances, surtout si les anomalies hépatiques sont légères, la
solution la plus sage consiste à suivre l’évolution de la maladie à
l’aide d’épreuves cliniques et biochimiques périodiques.
  
|