
 
6. HÉPATOPATHIE
ALCOOLIQUE
F. Wong et L. Blendis |
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La maladie hépatique est la quatrième
cause de décès chez les adultes de 20 à 70 ans, au Canada. L’alcool
demeure au pays la cause la plus courante de l’hépatopathie chronique.
Mais ce ne sont pas tous les alcooliques qui présentent des lésions hépatiques.
En effet, l’incidence de la cirrhose chez ces personnes se situe entre
10 % et 30 %. Les facteurs prédisposants ne sont toujours pas élucidés.
Des études épidémiologiques indiquent que la quantité d’alcool
consommé est le facteur le plus important dans le développement de la
cirrhose : les hommes buvant plus de 80 g et les femmes buvant plus de 40
g d’alcool par jour pendant 10 ans courent le plus grand risque. Le
contenu en alcool importe plus que le type de boisson, et les beuveries
sont moins dommageables pour le foie que ne l’est la consommation
quotidienne.
Les femmes sont plus susceptibles que les
hommes de subir des lésions hépatiques. La cirrhose apparaît chez elles
à un âge moins avancé et elles consultent à un stade plus tardif de la
maladie, laquelle est par ailleurs plus grave et amène plus de
complications. La génétique interviendrait dans le développement de la
maladie alcoolique hépatique, bien qu’aucun marqueur génétique spécifique
n’ait été isolé. Le comportement relatif à l’abus des boissons
alcooliques est héréditaire. L’alcool est métabolisé en acétaldéhyde
par l’alcool-déshydrogénase, puis en acétate par l’acétaldéhyde-déshydrogénase.
Le pléomorphisme génétique des systèmes enzymatiques qui assurent le métabolisme
de l’alcool détermine les différentes vitesses d’élimination de
l’alcool; il contribue aussi à la sensibilité individuelle aux lésions
causées par l’alcool. L’hépatopathie éthylique survient à un
niveau cumulatif de consommation plus faible chez les alcooliques qui ont
une activité acétaldéhyde-déshydrogénase moindre. La malnutrition
peut favoriser l’hépatotoxicité de l’alcool. Mais il existe un seuil
de toxicité de l’alcool au-delà duquel aucun supplément diététique
ne peut offrir de protection.
L’éventail des maladies hépatiques s’étend
depuis la stéatose relativement bénigne jusqu’à l’hépatite et à
la cirrhose alcooliques parfois mortelles.
| 6.1 Stéatose
hépatique alcoolique |
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La stéatose représente l’anomalie hépatique
la plus courante chez l’alcoolique. Il s’agit d’une réaction
toxique à l’absorption d’alcool, qui apparaît dans les trois à sept
jours suivant l’excès. Les perturbations métaboliques associées sont
l’augmentation de la synthèse des triglycérides, la diminution de
l’oxydation des lipides et le ralentissement de la sécrétion hépatique.
Il en résulte une accumulation de triglycérides dans les hépatocytes,
en particulier dans la zone des veinules hépatiques terminales. Dans les
cas les plus graves, l’infiltration graisseuse est souvent diffuse. Les
graisses tendent à s’accumuler sous forme de macrovésicules (grosses
gouttes) plutôt que de microvésicules (gouttelettes), reflétant des lésions
mitochondriales. La stéatose hépatique peut survenir seule, ou faire
partie du tableau de l’hépatite ou de la cirrhose alcooliques.
Sur le plan clinique, la maladie est en général
asymptomatique. L’examen montre un foie ferme, lisse, hypertrophié. En
cas de stéatose grave, la symptomatologie comporte aussi de l’anorexie,
des nausées et des malaises ou de la douleur au niveau du quadrant supérieur
droit de l’abdomen. Cette atteinte suit d’ordinaire une beuverie
prolongée. Les tests de la fonction hépatique, dont la bilirubine,
l’albumine et l’INR, sont habituellement normaux, bien que la g
-glutamyl-transpeptidase (GGT) soit toujours élevée, tandis que
les aminotransférases et la phosphatase alcaline montent un peu. L’échographie
permet habituellement de déceler la stéatose hépatique dont le
diagnostic définitif dépend de la biopsie hépatique. Si la stéatose
n’est pas liée à l’hépatite alcoolique, son pronostic est
excellent. L’abstinence totale d’alcool et un régime nourrissant mèneront
à la disparition de l’envahissement graisseux, dans les quatre à six
semaines.
| 6.2 Hépatite
alcoolique |
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L’hépatite alcoolique peut survenir
seule ou en association avec la cirrhose et sa gravité atteint des degrés
divers. Elle se caractérise par une nécrose des cellules hépatiques et
une réaction inflammatoire. L’image histologique montre des hépatocytes
gonflés, résultat d’une augmentation de l’eau intracellulaire
secondaire à une augmentation des protéines cytosoliques. La stéatose,
souvent de type macrovésiculaire, est présente. Les corps hyalins de
Mallory sont des inclusions intracytoplasmiques rouge pourpre formées
d’agrégats d’organites et de microfilaments intermédiaires. Des
polynucléaires se retrouvent autour des cellules contenant les corps de
Mallory et aussi à l’intérieur des hépatocytes endommagés. Les dépôts
de collagène sont fréquents, surtout dans la zone 3. Ils s’étalent en
un motif périsinusoïdal pour inclure les hépatocytes, donnant à la
structure une apparence de treillis métallique. Les changements dans
l’espace porte sont minimes. Une inflammation portale marquée suggère
plutôt la présence d’une hépatite virale, comme l’hépatite C,
tandis que la fibrose évoque une hépatite chronique compliquée. Quand
l’inflammation aiguë s’apaise, une fibrose plus ou moins importante
reste, qui peut mener à la cirrhose.
Sur le plan clinique, seule la biopsie hépatique
permet de reconnaître l’hépatite alcoolique bénigne chez les sujets
ayant des antécédents d’éthylisme et des taux anormaux d’enzymes hépatiques.
Dans les cas de gravité moyenne, il y a malnutrition avec prodrome de
deux à trois semaines, marqué de fatigue, d’anorexie, de nausées et
de perte de poids. Les signes cliniques comprennent une fièvre inférieure
à 40 °C, de l’ictère et une hépatomégalie douloureuse. Dans les cas
les plus graves, qui suivent en général une période de consommation
excessive d’alcool sans alimentation, le patient est très malade et présente
de la fièvre, un ictère prononcé, de l’ascite et des signes de
circulation hyperdynamique, telles l’hypotension systémique et la
tachycardie. L’érythème palmaire floride, les angiomes stellaires,
avec ou sans gynécomastie, font aussi partie du tableau clinique. La décompensation
hépatique peut être précipitée par les vomissements, la diarrhée ou
une infection intercurrente menant à l’encéphalopathie. L’hypoglycémie
survient souvent et dégénère parfois en coma. Les hémorragies gastro-intestinales
sont courantes. Elles sont souvent le fait de lésions gastriques ou duodénales,
et résultent de la combinaison d’une tendance à l’hémorragie et
d’hypertension portale. Les signes de malnutrition et les carences
vitaminiques sont fréquents. L’absorption de doses modérées d’acétaminophène
peut déclencher l’hépatite alcoolique aiguë.
Les anomalies biochimiques comprennent l’élévation
des aminotransférases, de la bilirubine, de la phosphatase alcaline et de
la GGT. Les taux d’aminotransférases excèdent rarement 300 UI/L, sauf
en cas d’absorption d’acétaminophène. Le rapport ASAT/ALAT est en général
supérieur à 2. L’hyperbilirubinémie peut être très marquée,
atteignant de 300 à 500 m mol/L; elle reflète
la gravité de la maladie. L’augmentation de la GGT est
proportionnellement plus forte que celle de la phosphatase alcaline. Il y
a leucocytose pouvant aller jusqu’à 20 à 25 x 10 9 /L et
prolongation du temps de prothrombine qui ne répond pas à la vitamine K.
L’albumine sérique diminue. Il y a augmentation considérable des IgA sériques
et augmentation moindre des IgG et des IgM.
L’hépatite alcoolique aiguë s’aggrave
durant les premières semaines d’hospitalisation, le taux de mortalité
se situant entre 20 % et 50%. Les signes d’un pronostic sombre
comprennent l’encéphalopathie spontanée, une augmentation marquée de
l’INR insensible à la vitamine K et une hyperbilirubinémie grave supérieure
à 350 m mol/L. L’affection peut mettre de un
à six mois à guérir, même avec le retrait complet de l’alcool. L’hépatite
alcoolique dégénère en cirrhose dans 25 % à 30 % des épisodes
cliniques.
| 6.3 Cirrhose
alcoolique |
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La cirrhose alcoolique pleinement constituée
s’observe habituellement chez un sujet d’âge mûr qui abuse de
l’alcool depuis de nombreuses années. Bien qu’elle ait souvent comme
précurseur l’hépatite alcoolique, la cirrhose peut se développer chez
un sujet bien nourri et asymptomatique. À l’occasion, elle se présente
comme une maladie hépatique au dernier stade avec malnutrition, ascite,
encéphalopathie et tendance à l’hémorragie. L’étiologie correspond
d’ordinaire à un passé d’abus éthylique. D’un point de vue
clinique, le patient est émacié. L’abus d’alcool peut également
s’accompagner d’une hypertrophie parotidienne bilatérale et d’une
contracture de Dupuytren. Le patient peut présenter l’érythème
palmaire et les multiples angiomes stellaires de l’hépatopathie
chronique. Les hommes présentent aussi de la gynécomastie et de
l’atrophie testiculaire. L’hépatomégalie est fréquente, atteignant
plutôt le lobe gauche à cause de l’hypertrophie marquée. Des signes
d’hypertension portale apparaissent parfois, y compris une splénomégalie,
de l’ascite et de la distension des veines de la paroi abdominale. À la
phase ultime, le foie rapetisse et devient impalpable. D’autres systèmes
et appareils montrent aussi des signes de lésions d’origine alcoolique,
telles la neuropathie périphérique et les pertes de mémoire dues à
l’atrophie cérébrale. La cirrhose alcoolique s’accompagne également
de troubles rénaux, comme la néphropathie à IgA, l’acidose tubulaire
rénale et le syndrome hépatorénal. Un lien existe entre l’hépatite B
et C, et la cirrhose alcoolique.
Sur le plan histologique, la cirrhose est
micronodulaire. Le degré de stéatose est variable et l’hépatite
alcoolique n’est pas toujours présente. La fibrose péricellulaire,
autour des hépatocytes, est généralisée. La fibrose porte contribue au
développement de l’hypertension portale. Il peut y avoir augmentation
des dépôts de fer dans le parenchyme. Si ces dépôts sont abondants, il
y a lieu d’écarter la possibilité d’une hémochromatose génétique.
En présence de nécrose et de régénération cellulaires continues, la
cirrhose peut devenir macronodulaire.
Parmi les anomalies biochimiques se
trouvent un abaissement de l’albumine sérique et une élévation de la
bilirubine et des aminotransférases. Les taux d’ASAT et d’ALAT excèdent
rarement 300 UI/L et le rapport ASAT/ALAT est en général supérieur à
2. Comme l’élévation disproportionnée de la GGT reflète
l’ingestion récente d’alcool, la mesure de la GGT constitue un test
de grande utilité pour montrer les excès d’alcool. L’atteinte grave
s’accompagne parfois d’une augmentation de l’INR/PT.
L’hypertension portale se complique d’hypersplénisme qui aboutit à
la thrombocytopénie, à l’anémie et à la leucopénie. Les autres
changements sériques non particuliers à l’alcoolisme aigu et chronique
comportent une élévation de l’acide urique, du lactate et des triglycérides,
et une diminution du glucose et du magnésium.
Le pronostic de la cirrhose alcoolique dépend
de la capacité du patient de s’abstenir d’alcool et, par conséquent,
du soutien qu’il reçoit de sa famille ainsi que de ses ressources
financières et socio-économiques. L’abstinence s’associe avec un
taux de survie à cinq ans de 60 % à 70 %, qui tombe à 40 % si la
consommation d’éthanol continue. Les femmes ont une espérance de
survie moins longue que les hommes. Les éléments d’un pronostic sombre
incluent une albumine sérique basse, un allongement du temps de
prothrombine, une hémoglobine basse, une encéphalopathie, un ictère
persistant, de l’azotémie ainsi qu’une fibrose de la zone 3 et une
sclérose à la périphérie des veinules. L’abstinence complète peut
ne pas améliorer le pronostic si l’hypertension portale est grave.
L’hépatome survient chez 10 % des cirrhotiques stables. Il apparaît
après une période d’abstinence en présence de cirrhose macronodulaire.
Il est en général mortel dans les six mois.
La reconnaissance précoce de
l’alcoolisme est essentielle. Le médecin doit avoir de forts soupçons
en présence d’anorexie, de nausées, de diarrhée, de sensibilité à
l’hypochondre droit et d’une élévation de la GGT. L’abstinence
totale d’alcool constitue la mesure thérapeutique de premier choix. Les
groupes de soutien et un suivi assidu peuvent en favoriser l’application.
Le chlordiazépoxide ou le diazépam aideront au traitement des symptômes
de sevrage. L’établissement d’un régime alimentaire équilibré et
substantiel incluant des suppléments vitaminiques s’impose.
La stéatose alcoolique réagit bien à
l’abstinence et à un régime alimentaire nourrissant. Il y a lieu
d’hospitaliser les patients atteints d’une hépatite alcoolique grave
et de soigner de façon appropriée les complications de l’insuffisance
hépatique. Ces patients ont en général d’importantes anomalies métaboliques
qui doivent être corrigées. L’hyperglycémie est une manifestation
courante de l’hépatopathie chronique attribuable à l’insulinorésistance,
tandis que l’hypoglycémie traduit l’insuffisance hépatique (en
particulier fulminante) causée par une néoglucogenèse insuffisante et
une déplétion des réserves de glycogène. L’hypomagnésémie et
l’hypokaliémie sont courantes en raison d’une diminution de
l’apport alimentaire et d’une augmentation de l’excrétion urinaire.
Une acidose métabolique est parfois présente, pouvant être liée au
fait que l’acide lactique n’est pas transformé en pyruvate, ou encore
à une acidocétose sous-jacente. Le traitement spécifique de l’hépatite
alcoolique aiguë comporte la corticothérapie. Une analyse récente de
onze essais contrôlés a montré que les corticostéroïdes ont une
action bénéfique importante en présence d’hépatite alcoolique grave
compliquée d’encéphalopathie. Le propylthiouracil utilisé pour atténuer
les états hypermétaboliques associés avec l’hépatite alcoolique améliorerait
l’espoir de survie à deux ans. La testostérone et les stéroïdes
androgènes anabolisants ont fait l’objet d’expériences, mais les résultats
se contredisent. Quant à la perfusion de suppléments d’acides aminés,
elle a été administrée contre les carences protéiniques graves, mais
son succès demeure inconstant. Si le patient tolère l’alimentation, la
voie orale demeure le mode d’administration privilégié.
La cirrhose est un processus pathologique
irréversible et son traitement vise les complications de l’insuffisance
hépatique et de l’hypertension portale. Cependant, la colchicine n’a
pas eu le succès escompté en tant qu’agent contre la fibrose.
L’anastomose porto-cave, qui réduit le risque d’hémorragie
attribuable aux varices oesophagiennes, se complique par ailleurs d’encéphalopathie
hépatique dans 30 % des cas (voir la section 11). La transplantation hépatique
constitue un traitement possible de la cirrhose alcoolique au stade ultime.
Mais l’emploi de ressources aussi rares pour soigner une maladie que le
sujet s’inflige à lui-même soulève des problèmes éthiques qui ne
sont toujours pas résolus. Cependant, la transplantation constitue une
solution raisonnable chez les patients atteints d’une hépatopathie éthylique,
pourvu qu’il y ait une abstinence prolongée (au moins six mois) et un
bon soutien social, et qu’on ne trouve dans les autres organes aucun
signe de lésions graves qui seraient dues à l’alcoolisme. Dans les
centres où l’on fait des transplantations dans la cirrhose alcoolique,
les résultats sont comparables à ceux obtenus en présence des autres
formes de cirrhose.
  
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