
 
9. CHOLESTASE
J. Heathcote |
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580 |
La cholestase correspond à un arrêt de
l’écoulement de la bile. Elle peut avoir pour cause de nombreuses
atteintes des voies biliaires, depuis les cellules hépatiques jusqu’à
l’ampoule de Vater. À des fins cliniques, il est plus simple de
distinguer entre cholestase intra- et extrahépatique ( tableau
11 ).
TABLEAU 11 . Principales
causes de la cholestase
|
| Intra-hépatiques |
Courantes
Hépatite virale
Médicaments
Hépatite alcoolique avec ou sans cirrhose |
Moins courantes
Cirrhose biliaire primitive
Hépatite chronique avec ou sans cirrhose
Carcinome métastatique
Cholestase de la grossesse
Septicémie, alimentation parentérale totale, etc. |
| Extrahépatiques |
Courantes
Lithiases du cholédoque
Cancer du pancréas ou dans la région de l’ampoule de Vater |
Moins courantes
Sténose biliaire bénigne
Cholangite sclérosante
Carcinome des canaux biliaires
Maladie pancréatique bénigne
Compression extrinsèque des canaux biliaires |
|
| 9.1
Cholestase intra-hépatique |
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580 |
La toxicité médicamenteuse représente la
principale cause de la cholestase d’origine cellulaire. La lésion est
prévisible, par exemple après un traitement par les contraceptifs oraux,
ou imprévisible, comme dans la plupart des réactions idiopathiques aux médicaments.
(Cependant, à mesure que les mécanismes intracellulaires sont mieux
compris, par exemple le caractère polymorphique des enzymes qui métabolisent
les médicaments, moins de réactions seront jugées imprévisibles.)
D’un point de vue histologique et clinique, la cholestase médicamenteuse
est considérée comme non septique ou inflammatoire.
La septicémie s’associe souvent avec la
cholestase. On a montré que les endotoxines avaient un effet sur les
fonctions intracellulaire et canaliculaire. Si la septicémie complique la
cirrhose, la cholestase est beaucoup plus marquée.
La plupart des hépatopathies aiguës et
chroniques provoquent de la cholestase en entravant les mécanismes de
transport intracellulaire ou en altérant les petits conduits biliaires
interlobulaires. La lésion des petits conduits biliaires n’est pas du
tout inhabituelle dans l’hépatite aiguë ou chronique, en particulier
dans l’hépatite C. La cholestase caractérise aussi la rechute de l’hépatite
A, sans toutefois avoir une importance particulière.
Nombre de maladies hépatiques chroniques
ont comme cibles particulières les voies biliaires intra-hépatiques et
parfois extrahépatiques. Les hépatopathies associées avec un nombre réduit
de conduits biliaires sont nombreuses. Les exemples les mieux connus sont
la cirrhose biliaire primitive et la cholangite sclérosante primitive.
Parmi les autres atteintes qui détruisent les voies biliaires se trouvent
les réactions médicamenteuses chroniques, le rejet chronique, la réaction
du greffon contre l’hôte et la cholangite septique chronique.
Chez l’enfant, le petit nombre de canaux
biliaires peut traduire un syndrome (syndrome d’Alagille) ou non (p. ex.
après une infection virale, une cirrhose biliaire primitive). La cirrhose
biliaire primitive est souvent confondue avec une hépatite auto-immune
chez l’enfant, étant donné qu’une cholestase patente peut être
absente. Par ailleurs, la fibrose kystique peut provoquer une cirrhose
biliaire en foyer, en raison de la présence de bile épaisse dans les
canaux.
De nombreuses atteintes infiltrantes
peuvent occasionner une hépatopathie en général anictérique associée
avec des manifestations biochimiques de cholestase, tels la sarcoïdose,
les lymphomes, les infiltrations amyloïdes et les granulomes de toute étiologie.
La cholestase récurrente bénigne est une
affection très rare dont le mécanisme demeure tout à fait obscur. Par
ailleurs, quelques maladies congénitales rares, souvent associées avec
une sécrétion d’acides biliaires anormaux, provoquent chez le
nourrisson une cholestase chronique grave. Chez l’enfant, la nutrition
parentérale totale est une cause bien établie de cholestase, que l’on
croit due au fait que le contenu en acides aminés interrompt
l’absorption d’acides biliaires par le foie.
| 9.2
Cholestase extrahépatique |
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581 |
Les obstructions des voies biliaires
principales sont généralement dues aux lithiases, aux sténoses ou aux
tumeurs. Le sida a pour sa part engendré ses propres formes de troubles
cholestatiques, les cholangites virales, fongiques et à protozoaires.
Parmi les tumeurs malignes qui causent de l’obstruction biliaire se
trouvent maintenant le sarcome de Kaposi et le lymphome, en plus des
carcinomes plus courants des voies biliaires et du pancréas.
| 9.3 Cirrhose
biliaire primitive |
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581 |
9.3.1 DIAGNOSTIC
L’appellation la plus juste de cette
maladie est cholangite destructive chronique non suppurative. Elle
s’observe surtout chez les femmes d’âge mûr et s’associe souvent
avec des phénomènes auto-immuns extrahépatiques (acidose tubulaire rénale,
vitiligo, thyroïdite, syndrome de Gougerot-Sjögren, syndrome CREST,
arthrite rhumatoïde et, plus rarement, glomérulonéphrite et angiite).
On peut donc présumer que la cirrhose biliaire primitive est aussi une
maladie auto-immune, bien que l’antigène causal ne soit toujours pas
isolé.
Le diagnostic est rarement posé à la
première consultation parce que le tiers ou plus des patients sont
asymptomatiques. Le bilan biochimique est typiquement cholestatique : élévation
de la phosphatase alcaline, de la GGT et de la 5'-NT, avec hausse légère
des aminotransférases. Une augmentation de la bilirubine reflète une évolution
symptomatique progressive dont le pronostic est sombre. Le symptôme le
plus courant de cette atteinte est la fatigue, difficile à définir et
pourtant très pénible pour le patient. Les autres manifestations
incluent le prurit, les xanthélasmas et, plus tard, l’ascite, l’ictère
et une encéphalopathie. L’hypertension portale survient au début de la
maladie, puisqu’elle est présinusoïdale de nature. L’hémorragie
variqueuse peut donc se révéler un symptôme clinique. De nombreux
patients atteints de cirrhose biliaire primitive présentent d’abord des
manifestations non hépatiques, dont les plus fréquentes sont la maladie
de Raynaud, l’ostéoporose, le syndrome de Gougerot-Sjögren et la
polyarthrite rhumatoïde. Certains patients ont reçu un diagnostic erroné
de syndrome de fatigue chronique.
Les caractéristiques diagnostiques de la
cirrhose biliaire primitive comprennent un profil d’enzymes hépatiques
cholestatique, une élévation du cholestérol sérique et des IgM sériques,
et un résultat positif à l’épreuve des anticorps antimitochondriaux.
Si tous ces signes sont présents, une biopsie du foie n’est pas
essentielle. La biopsie donne lieu à un taux d’erreur d’échantillonnage
élevé et les quatre « stades » peuvent être observés dans un spécimen
( tableau 12 ).
TABLEAU 12 . Caractéristiques
diagnostiques de la cirrhose biliaire primitive
|
Élévation de la
phosphatase alcaline sérique
Élévation de la cholestérolémie
Recherche positive des anticorps antimitochondriaux
Histologie hépatique typique
Cholangiographie transhépatique percutanée normale (ou par CRPE) |
|
9.3.2 TRAITEMENT
Le traitement de la cirrhose biliaire
primitive sera symptomatique, préventif et spécifique.
Il n’y a rien à faire contre la fatigue,
mais une oreille sympathique et compréhensive peut toujours aider. Pour
maîtriser le prurit, il y a lieu d’administrer de la cholestyramine,
une résine échangeuse d’anions. Cependant, comme ce médicament a des
effets secondaires chez de nombreux patients, il est indiqué d’essayer
plutôt la rifampine, à raison de 150 mg 2 ou 3 f.p.j. Les rayons
ultraviolets atténuent aussi ce symptôme qui est donc moins marqué l’été.
En hiver, des vacances au soleil peuvent aider.
À part l’ostéoporose, les complications
de la cholestase prolongée peuvent être prévenues. Après que
l’hyperbilirubinémie s’est installée, la stéatorrhée peut apparaître
et produire une malabsorption des vitamines liposolubles. Pour contourner
la difficulté, il faut recourir aux suppléments de vitamines A et D
hydrosolubles; quant à la vitamine K, il vaut mieux l’administrer par
voie parentérale.
Il n’y a pas lieu de réduire l’apport
lipidique. En effet, une telle mesure, tout en diminuant la stéatorrhée,
provoquera une perte de poids considérable sans changer la cholestérolémie.
Malgré l’hypercholestérolémie qui accompagne la cirrhose biliaire
primitive, il n’y a pas d’augmentation d’insuffisance coronarienne
concomitante. Une alimentation pauvre en cholestérol n’aura aucune
incidence sur le taux élevé de cholestérol sérique, étant donné que
l’élévation est due à une insuffisance de l’excrétion biliaire.
Aucune solution au problème de l’ostéoporose, qui cause parfois l’écrasement
des vertèbres, n’a été trouvée à ce jour, bien que des suppléments
diététiques de calcium sont toujours recommandés, en plus des suppléments
de vitamine D.
De nombreuses thérapies spécifiques ont
été tentées, mais aucune n’a obtenu un franc succès. Certaines sont
franchement contre-indiquées, comme la prednisone, qui favorise l’ostéoporose.
Le traitement par l’acide ursodéoxycholique a fait l’objet d’études
récentes. Cette substance a très peu d’effets indésirables et
provoque une chute spectaculaire de tous les marqueurs biochimiques de la
maladie; on a montré récemment qu’il améliorait la survie des
patients atteints de cirrhose biliaire primitive. Sans traitement, la
survie moyenne de ces patients est de 12 ans. Le traitement à l’acide
ursodéoxycholique, à raison de 13 à 15 mg/kg/jour procure une
augmentation de la survie de 31 % après quatre ans de traitement. Lorsque
l’affection est asymptomatique, la survie est beaucoup plus longue. Le
traitement par excellence est la greffe de foie; les patients s’en
tirent très bien, le taux de survie à un an étant de 92 %, on a
toutefois signalé des récidives dans l’allogreffe.
| 9.4 Cirrhose
biliaire secondaire |
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583 |
Toute atteinte qui endommage les voies
biliaires de façon permanente et progressive et qui ne dérive pas de la
cirrhose biliaire primitive peut mener à la cirrhose biliaire secondaire,
parfois mais exceptionnellement en l’absence d’un ictère franc.
L’atrésie des voies biliaires constitue la cause la plus évidente de
la maladie, bien que d’autres troubles infantiles y soient aussi liés :
divers syndromes d’hypoplasie de l’arbre biliaire et d’autres
anomalies de ce même arbre, telle la maladie de Caroli, les kystes du
cholédoque et la cholangite sclérosante, ainsi que la fibrose kystique
du pancréas qui provoque une cirrhose biliaire focale. Chez l’adulte,
la cause la plus commune de l’atteinte est probablement la cholangite
sclérosante primitive, même si des rétrécissements iatrogènes des
conduits biliaires se rencontrent parfois.
La cholangite sclérosante primitive est la
cause la plus courante de cirrhose biliaire secondaire chez l’adulte.
Elle accompagne la colite ulcéreuse et la maladie de Crohn dans environ
10 % des cas. Pourtant, au moment de la consultation, 30 % des sujets
atteints n’ont aucun antécédent de troubles inflammatoires de
l’intestin. La maladie est en général asymptomatique. Comme la
cirrhose biliaire primitive, elle cause de l’hypertension portale présinusoïdale
et, ensuite, des hémorragies variqueuses précoces, c’est-à-dire avant
l’apparition de l’ictère ( tableau
13 ). Tout problème hépatique associé avec des anomalies
enzymatiques caractéristiques de la cholestase doit évoquer la
cholangite sclérosante primitive. La cholangiographie rétrograde
perendoscopique (CRPE) assure le diagnostic. La biopsie hépatique n’a
pas de valeur en ce sens; elle ne sert qu’à établir la présence ou
l’absence de cirrhose. Lorsque la cholangite sclérosante primitive est
soupçonnée avant la CRPE, il y a lieu d’administrer des antibiotiques
au moment de l’examen. En effet, l’infection représente une grave
complication qu’il faut éviter si possible. Il ne faut pas oublier que
toute infection extrahépatique empêche la transplantation du foie, un
traitement de choix en présence d’une décompensation. Avant la
transplantation, les seules mesures thérapeutiques accessibles sont
symptomatiques ou préventives, comme pour la cirrhose biliaire primitive.
À ce jour, aucun essai important n’a été réalisé sur le traitement
de la cholangite sclérosante primitive; il n’existe donc pas de marche
à suivre précise; notons toutefois que le traitement par l’acide ursodéoxycholique
provoque certainement une baisse des marqueurs sériques de la cholestase
et, en théorie, devrait améliorer l’écoulement biliaire.
TABLEAU
13 . Comparaison de la cirrhose biliaire primitive et de la
cholangite sclérosante primitive
|
|
Cirrhose
biliaire primitive |
Cholangite
sclérosante primitive |
|
| Symptômes |
Souvent aucun
ou prurit |
Souvent aucun |
| Biochimie |
Élévation
de la phosphatase alcaline |
Élévation
de la phosphatase alcaline |
| Bilirubinémie |
Lente élévation |
Fluctuations |
| Anticorps non
spécifiques d’organe |
Anticorps
antimitochondriaux + |
Anticorps
antimitochondriaux – |
| Histologie hépatique |
Utile pour
diagnostic et classification |
Utile pour
classification |
| Cholangiographie
transhépatique percutanée |
Normale |
Anormale |
|
| 9.5 Approche
thérapeutique de la cholestase |
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584 |
9.5.1 DIAGNOSTIC
Les antécédents du patient revêtent
toujours une importance capitale. Il y a lieu de procéder à un
interrogatoire approfondi sur l’usage des médicaments, tant sur
ordonnance qu’en vente libre. Il faut par ailleurs tenir compte d’antécédents
de cholécystectomie. En effet, la lithiase du canal hépatique commun
n’est pas inhabituelle, même en l’absence de symptômes ou lorsque
l’échographie ne montre pas de dilatation des voies biliaires. La
recherche d’une autre maladie auto-immune s’impose. Des antécédents
de frissons et de fièvre évoquent une affection biliaire extrahépatique
(non maligne).
L’examen doit inclure la température du
patient. Les signes de la cholestase chronique comprennent les lésions de
grattage, les ongles luisants, une augmentation de la pigmentation cutanée,
les xanthélasmas, la neuropathie xanthomateuse et enfin l’ictère qui,
au stade avancé, prend une coloration verdâtre. L’hépatosplénomégalie
est courante dans la cirrhose biliaire primitive, la cholangite sclérosante
primitive et l’atrésie biliaire, de même qu’en présence
d’atteintes infiltrantes telles que le lymphome.
9.5.2 CONFIRMATION BIOCHIMIQUE
Les épreuves biochimiques courantes sont
très utiles. La fonction hépatique tend à demeurer normale pendant
longtemps dans la cholestase anictérique, mais les marqueurs enzymatiques,
phosphatase alcaline, GGT, 5'-NT, sont toujours élevés. En présence
d’un ictère prolongé, les anomalies de la coagulation (qu’on peut
corriger avec la vitamine K) sont courantes. Si les résultats de ces
tests confirment des soupçons cliniques, l’échographie qui montre les
voies biliaires constitue l’étape suivante. En présence d’un ictère
associé avec de la fièvre ou des frissons, il ne faut pas tarder à
faire une échographie abdominale.
9.5.3 TRAITEMENT COMPLÉMENTAIRE
C’est la dilatation des voies biliaires
qui détermine la nécessité de poursuivre le traitement et de procéder
à l’intervention. Si les voies biliaires sont normales, mais qu’un
problème biliaire extrahépatique (une lithiase du canal hépatique
commun après une cholécystectomie, une cholangite sclérosante
primitive) est soupçonné, la CRPE, ou cholangiographie rétrograde
perendoscopique, peut être indiquée. Dans la plupart des circonstances,
la CRPE est une méthode plus utile et plus sûre pour l’investigation
d’une obstruction biliaire extrahépatique; en l’absence de spécialistes,
toutefois, il peut être nécessaire de recourir à la cholangiographie
percutanée. L’utilité de la cholangiographie par résonance magnétique
reste à établir.
Si l’anamnèse, l’examen physique et
l’échographie évoquent une cholestase intra-hépatique, la biopsie hépatique
servira à confirmer le diagnostic, s’il n’est pas déjà évident par
les signes cliniques (p. ex. la septicémie, des réactions médicamenteuses).
La cholestase médicamenteuse peut mettre plusieurs mois à disparaître
une fois que le médicament en cause a été retiré. Un diagnostic
clinique de cirrhose biliaire primitive doit être confirmé par un résultat
positif pour les anticorps antimitochondriaux, avec ou sans biopsie hépatique.
Il y aura toujours des patients chez qui
l’on ne pourra poser immédiatement le diagnostic. En l’absence
d’ictère, le médecin a le temps d’observer l’évolution de la
maladie. Des granulomes hépatiques sont la cause la plus probable d’un
diagnostic raté à la biopsie. La microscopie électronique peut être
utile lorsqu’on soupçonne une réaction médicamenteuse.
  
|